09/03/2007

Tour du Monde de la Poésie [6] J. Polonski

tourdumonde6

LA PRISONNIERE

"Elle n’est rien pour moi, ni femme, ni maîtresse,

Ni fille ; mais son avenir,

Mais son destin maudit viennent hanter sans cesse

Mes nuits sans me laisser dormir ;

 

Et je m’éveille en songeant à sa vie

Dans la prison humide et sombre,

A l’étroite fenêtre avec sa haute grille,

A son grabat dans la pénombre.

 

Elle tourne vers moi ses yeux secs et sévères,

Son regard me poursuit sans cesse…

De sa couche s’échappe et tombe jusqu’à terre

Sa chevelure aux lourdes tresses ;

 

Je vois sa jeune bouche et ses mains qu’elle serre,

Pâles et fines, sur son sein

Où bat un cœur glacé qui ne s’émeut plus guère

Et qui n’attend déjà plus rien.

 

Qu’est-elle donc pour moi ? Ni femme, ni maîtresse,

Ni fille ; mais son avenir,

Mais son destin maudit, ses traits et leur détresse,

La nuit m’empêchent de dormir."

 

 

Jacques Polonski [1820- 1898], édition de Katia Granoff in Anthologie de la poésie russe, Poésie, Gallimard.

00:52 Écrit par Lucas Violin dans Tour du Monde de la Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

31/08/2006

Tour du Monde de la poésie [5]. J.H. Leopold

 

En hommage à Yves Leterme, un témoin de ce que la langue de ses ancêtres n'a pas servi à dire que des conneries, elle a aussi permi d'en chanter... Voici un bel exemple de ce que nous pourrions entendre de leur bouche pour nous inciter à discuter le bout de gras avec nos camarades flamands. Avouez que ça sonne mieux que de wet is de wet, facilitijt, vlaams belang, ezv...

Laat de luiken geloken zijn

 

Laat de luiken geloken zijn

wiege wiegele weine

en de stilte onverbroken zijn

wiege wiegele wee.

 

Wen het kindje gedogen wil

moe en tevreeën,

dat de blinkende oogen stil

toe zijn gegleeën,

 

dan zal komen de droomenvrouw

zacht over den grond

zij de vrome, die schromen zou

zoo zij wakenden vond.

 

En zij zal in den langen nacht

aan het hoofd zicht vlijen

met der droomen wufte vlinderpracht

het kindje verblijen.

 

Het verhaal zal zij weer beginnen

het angstig mooie

en zij zal zich duizend keer bezinnen

en het niet voltooien.

 

Laat de luiken geloken zijn

wiege wiegele weine

en de stilte onverbroken zijn

wiege wiegele wee.

 

J.H. Leopold.

 

Laissez le persiennes closes

 

Laissez les persiennes closes

– berce, berce, berçons –  

en silence toutes choses

berçons l’enfançon

 

Car c’est l’heure où il repose,

fatigué, content,

quand ses yeux brillants se sont

fermés doucement.

 

Viendra la dame des songes

sur le sol glissant,

la très sage qui dérange

les petits veillant.

 

Dans la nuit longue, sans trève,

Viendra caresser le front

de l’enfant, avec ses rêves,

légers papillons.

 

Recommencera l’histoire,

le beau, l’angoissant

récit remis en mémoire,

laissé en suspens.

 

Laissez les persiennes closes

– berce, berce, berçons –    

en silence toutes choses

berçons l’enfançon.

 

Traduction de Liliane Wouters

in Une Europe des poètes, le Livre de Poche, Hachette, 1991.

 

 

02:48 Écrit par Lucas Violin dans Tour du Monde de la Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

29/08/2006

Tour du Monde de la poésie [4]. Marina Tsvétaïeva

« Boris,

 

Ma rupture d’avec la vie devient de plus en plus irrémédiable. J’ai émigré, j’émigre, emportant avec moi toute ma passion, tout l’indépensé, non comme une ombre exsangue, mais emmenant tellement de sang que j’en aurais su traire et abreuver tout le royaume d’Hadès. Oh j’aurais su le faire parler, moi, le royaume d’Hadès !

[…]

Boris, peu importe où je m’envole. Peut-être est-ce là que réside ma profonde amoralité (non-divinité). »       

 

Lettre du 22.5.26 de Marina Tsvétaïeva à Boris Pasternak, in Correspondance à 3, Tsvétaïeva, Rilke, Pasternak, l’Imaginaire, Gallimard. 

 

 

 

POSTFACE au POEME DE LA MONTAGNE

 

La mémoire a des effondrements,

Les yeux sont recouverts de sept taies…

Je ne te vois pas – séparément.

Un trou blanc à la place des traits.

 

Sans indices. Trou, vaste pâleur

– Que  toi, tout toi ! (L’âme n’est que plaies,

Pure plaie.) C’est l’œuvre des tailleurs

De marquer les détails à la craie.

 

Tout le ciel d’un seul tenant s’étale.

L’océan : des gouttes le remplissent ?

Sans indices. Tout entier – spécial –

Lui ! Complice est l’amour, non police.

 

Pelage d’alezan, de moreau ?

Que le voisinage le dise : il voit bien.

La passion coupe-t-elle en morceaux ?

Et moi, suis-je horloger, chirurgien ?

 

Tu es un cercle entier – pleinement.

Tourbillon – pleinement, bloc entier.

Je ne te vois pas séparément

De l’amour. Signe d’égalité.

 

(Dans les touffes du duvet, la nuit,

– Collines  d’écumes par rafales –

La nouveauté étrange pour l’ouïe,

Au lieu du « je » : le « nous » impérial…)

 

Mais dans les jours étroits, indigents

  « La  vie, telle qu’elle est » – en revanche,

Je ne te vois pas conjointement

Avec aucune.

         Mémoire  se venge

 

 

Extrait de Le Poème de la Montagne, Marina Tsvétaïeva, Janvier 1924 Prague- Décembre 1939 Golitsyno, in M.T., Le Ciel brûle, Poésie / Gallimard. Traduit du russe par Pierre Léon et Ève Malleret.

 

Marina Tsvétaïeva écrivit le Poème de la Montagne pour Konstantin Rodzévitch rencontré en 1923 et dont elle fut passionnément amoureuse… le temps de s’écrire 31 lettres… avant de finir par l’ignorer amicalement dans leur commun exil parisien… mais peu importe où elle s’envolait…

20:38 Écrit par Lucas Violin dans Tour du Monde de la Poésie | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

28/08/2006

Tour du Monde de la poésie [3]. Tadeusz Rozewicz.

 

DESIR

 

À la mémoire de Tadeusz Borowski

 

Je voudrais aujourd’hui parler un langage si imagé et si clair

que les enfants accourent vers moi comme vers un parc

baigné de soleil et gorgé de lumière

 

Je voudrais aujourd’hui parler avec tant de chaleur et de simplicité

que les personnes âgées puissent se sentir utiles

 

Je voudrais parler d’une manière telle que mes paroles

à travers les larmes atteignent l’éclat des sourires

 

Je voudrais aujourd’hui parler avec calme et douceur

afin que les gens puissent se reposer avec moi

rire et pleurer

et se taire et chanter

 

Je voudrais aujourd’hui parler avec rage et sévérité

afin qu’ils retrouvent leurs rêves égarés

l’Aile jadis jaillie de leur épaule

 

Je voudrais ne pas parler

mais agir avec des paroles

pour que les hommes de leurs mains

touchent mes paroles 

 

extrait de Inquiétude de Tadeusz Rozewicz, traduit du polonais par Grazynah Erhard, Buchet Chastel, Poésie, Paris, 2005 

13:45 Écrit par Lucas Violin dans Tour du Monde de la Poésie | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

15/08/2006

Tour du Monde de la poésie [2]. Lawrence Ferlinghetti

Dove sta amore.

 

Dove sta amore
Where lies love
Dove sta amore
Here lies love
The ring dove love
In lyrical delight
Hear love's hillsong
Love's true willsong
Love's low plainsong
Too sweet painsong
In passages of night
Dove sta amore
Here lies love
The ring dove love
Dove sta amore
Here lies love

Lawrence Ferlinghetti

18:14 Écrit par Lucas Violin dans Tour du Monde de la Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/08/2006

Tour du Monde de la poésie [1]. Luis Cernuda

 

« Il ne disait mot

Il approchait solitaire d’un corps qui interrogeait

Ignorant que le désir est une interrogation

Dont la réponse n’existe pas,

Une feuille dont la branche n’existe pas,

Un monde dont le ciel n’existe pas.

 

L’angoisse se fraye un passage entre les os

Remonte par les veines

Et vient éclore dans la peau,

Jaillissement de rêves faits chair

Interrogeant à nouveau les nuages.

 

Un frôlement qui passe,

Un regard fugace entre les ombres,

Suffisent pour que le corps s’ouvre en deux

Avide de recevoir en lui-même

Un autre corps qui rêve ;

Demi et demi, songe et songe, chair et chair,

Egales en forme, en amour, en désir.

 

Même si ce  n’est qu’un espoir

Car le désir est une question dont nul ne sait la réponse. »

 

Luis Cernuda traduit par Jean-Clarence Lambert.

in Langue étrangère, La Différence, Mobile Matière, Paris, 1989.  

14:14 Écrit par Lucas Violin dans Tour du Monde de la Poésie | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |