29/07/2008

Che vuoi ?

man ray
«Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez même mis des grâces à ce que vous avez fait pour moi, mais comme vous vous étiez payé d'avance, je pense que nous sommes quittes...

—Don Alvare est trop noble pour croire qu'il ait pu s'acquitter à ce prix...

—Si vous avez fait plus que vous ne me devez, si je vous dois de reste, donnez votre compte; mais je ne vous réponds pas que vous soyiez payé promptement. Le quartier courant est mangé; je dois au jeu, à l'auberge, au tailleur...

—Vous plaisantez hors de propos...

—Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous retirer, car il est tard et il faut que je me couche...

—Et vous me renverriez incivilement à l'heure qu'il est? Je n'ai pas dû m'attendre à ce traitement de la part d'un cavalier espagnol. Vos amis savent que je suis venue ici; vos soldats, vos gens m'ont vue, et ont deviné mon sexe. Si j'étais une vile courtisane, vous auriez quelque égard pour les bienséances de mon état, mais votre procédé pour moi est flétrissant, ignominieux: il n'est pas de femme qui n'en fût humiliée...

—Il vous plaît donc à présent d'être femme pour vous concilier des égards? Eh bien! pour sauver le scandale de votre retraite, ayez pour vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure...

—Quoi! sérieusement, sans savoir qui je suis...—Puis-je l'ignorer?...—Vous l'ignorez, vous dis-je, vous n'écoutez que vos préventions; mais, qui que je sois, je suis à vos pieds, les larmes aux yeux: c'est à titre de client que je vous implore. Une imprudence plus grande que la vôtre, excusable peut-être, puisque vous en êtes l'objet, m'a fait aujourd'hui tout braver, tout sacrifier pour vous obéir, me donner à vous et vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions les plus cruelles, les plus implacables; il ne me reste de protection que la vôtre, d'asile que votre chambre; me la fermerez-vous, Alvare? Sera-t-il dit qu'un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur, cette indignité, quelqu'un qui a sacrifié pour lui une âme sensible, un être faible dénué de tout autre secours que le sien, en un mot, une personne de mon sexe?»

Je reculais autant qu'il m'était possible, pour me tirer d'embarras; mais elle embrassait mes genoux, et me suivait sur les siens: enfin, je suis rangé contre le mur. «Relevez-vous, lui dis-je, vous venez sans y penser de me prendre par mon serment. Quand ma mère me donna ma première épée, elle me fit jurer sur la garde, de servir toute ma vie les femmes et de n'en pas désobliger une seule. Quand ce serait ce que je pense que c'est aujourd'hui...

—Eh bien! cruel, à quel titre que ce soit, permettez-moi de coucher dans votre chambre...

—Je le veux pour la rareté du fait et mettre le comble à la bizarrerie de mon aventure. Cherchez à vous arranger de manière que je ne vous voie ni ne vous entende; au premier mot, au premier mouvement, capables de me donner de l'inquiétude, je grossis le son de ma voix pour vous demander à mon tour: Che vuoi?»

Le Diable amoureux, Jacques Cazotte.

Que veux-tu ? Que voulez-vous ? Qu'est-ce au fond que la volonté ? L'infortune, le plus souvent. Un hasard qu'on s'approprie. Il faut s'armer d'un silence de mort et écouter ce râle au creux de nous, comme le clapotis de marées infernales. La volonté c'est le ressac des idées et au bout une écume un peu lasse. Le diable est dans ces détails de la mer impossible que nous formons en nous. La volonté s'échappe dans la corruption du jour qu'induit le clignement lâche des paupières. Que veux-tu ? Que veux-tu ?

Photographie de Man Ray, 1936.

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11/07/2007

Le livre de Monelle de Marcel Schwob.Mes nuits noires.

GuyLemaireMonelle

Image extraite du film Broken de Guy Lemaire, artiste Liégeois.

Il existe encore, quelque part, quelqu’un qui a dans les mains un exemplaire du Livre de Monelle de Marcel Schwob, dans cette édition du livre de poche et qui se tient à une terrasse de café. Il existe encore cet homme, devenu anonyme. Il est vêtu de noir, ses cheveux sont gonflés des effluves du sel de l’Adriatique, il tient dans sa poche un révolver gorgé d’encre. Il est de retour parmi nous. Assassin ordinaire, inconnu, discrétion, éphémère. Si vous l’apercevez, ayez la gentillesse de la rappeler à la lumière. Il ne s’agit que de mon double amnésique et heureux qui s’est échappé d’au-dedans de moi, qui se joue de moi en bon fantôme du temps présent. Je le retrouverai un jour, m’assoirai à ses côtés pour un thé indien ou une bière. Il restera là à me sourire comme on sourit à ses reflets involontaires. Je n’évoquerai plus rien déjà à cet homme qui me ressemble. J’ai perçu sa présence à mes côtés la nuit dernière. Il a fermé la porte sans faire bruit avant que je n’ouvre les yeux. Son parfum se distillait encore au cœur du mien. Il est parti dans la froidure que laissait échaper l'entrebaillement de la porte. Il est parti rejoindre Monelle. Il est parti se noyer dans sa multitude. Dissoudre sa peine dans l'absence, dans le désordre des identités, dans le silence administratif de la mort de nos doubles. Il reviendra, cependant.Ange indivisible par quoi s'expriment les souvenirs défunts.

« Et Monelle dit encore : Je te parlerai des choses mortes.
Brûle soigneusement les morts, et répands leurs cendres aux quatre vents du ciel.

Brûle soigneusement les actions passées, et écrase les cendres : car le phénix qui en renaîtrait serait le même.

Ne joue pas avec les morts et ne caresse point leurs visages. Ne ris pas d'eux et ne pleure pas sur eux : oublie-les.

Ne te fie pas aux choses passées. Ne t'occupe point à construire de beaux cercueils pour les moments passés : songe à tuer les moments qui viendront.

Aie de la méfiance pour tous les cadavres.

N'embrasse pas les morts : car ils étouffent les vivants.

Aie pour les choses mortes le respect qu'on doit aux pierres à bâtir.

Ne souille pas tes mains le long des lignes usées. Purifie tes doigts dans des eaux nouvelles.

Souffle le souffle de ta bouche et n'aspire pas les haleines mortes.
Ne contemple point les vies passées plus que ta vie passée. Ne collectionne point d'enveloppes vides. Ne porte pas en toi de cimetière. Les morts donnent la pestilence. »

 

Marcel Schwob, Le Livre de Monelle.

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29/04/2007

NEMESIS

NicolasSarkozy

Dans Vues sur l’Europe, publié en 1939, Suarès met en garde l’Europe face aux prétentions germaniques, à quelques dérives philosophiques (il incarne à lui seul les ambiguïtés d’une exégèse de Nietzsche) qui s’inscrivent dans un Moment unique de l’histoire. Moment d’anomalies, dira-t-on plus tard, de doute et d’incompréhension. Un besoin d’intellectualiser la riposte parce qu’on n’a pas senti l’odeur de la mort. Suarès n’est pas de cette trempe là. Il avait compris. Et bien avant d’autres. Sa réponse au nazisme est culturelle, propagande du génie. C’est une réinvention du poing dans la gueule, c’est une plume pour tuer. Voici comment se clôture ce recueil. Il me semble nécessaire de relire ce texte. 

 

NEMESIS

 

« Peut-être le génie grec ne s’est-il jamais exprimé par un plus beau symbole ; et il n’en est pas un qui le sépare plus profondément de la nature allemande. Némésis accompagne la pensée grecque comme l’ombre qui, doublant la lumière, relie fatalement le monde humain à la sphère des dieux. Némésis est présente chez les Hellènes dans tout le temps de la liberté grecque et ne s’en efface que pour disparaître avec elle.

Némésis est la vengeance invisible et fatale que Zeus, le père des dieux, tire de l’homme qui l’offense. L’orgueil violent est la pire offense que l’homme puisse faire aux dieux et la plus contraire à la raison. Par où elle est inexpiable et porte son propre châtiment. Ici, l’intelligence grecque, au-delà de la morale, touche au fond du mystère.

Zeus est le maître de Némésis : elle est sa fille secrète ; on ne sait où elle vit, sinon dans sa pensée : elle y dort, tant qu’il ne la darde pas sur l’homme coupable. Elle est lente et plus terrible que la foudre. Elle est bien plus puissante en ses effets ; car elle ne frappe pas un seul coup : elle le prolonge jusqu’à la destruction de l’impie. Zeus le père tient seul cette fille sublime et seul en dispose : elle ne connaît que lui. Elle est le châtiment qu’il inflige au mortel imprudent qui s’égale aux dieux et prétend les surpasser. Car se croire l’égal d’un grand dieu, c’est prétendre à se passer de lui et à le rendre inutile. L’homme que l’orgueil de sa force égare est la proie d’une force stupide, où sombre son intelligence. Force, cet éclair misérable entre deux nuits ? Il faut même que le mortel ne soit pas intelligent pour se livrer à une telle illusion, et si vaine. Et le manque d’esprit n’explique pas tout : loin de là, l’orgueil forcené est la fièvre d’une mauvaise conscience. Point d’orgueil outré qui n’aille avec la haine et le mépris des autres. Point d’orgueil outré qui n’outrage et ne conduise à tous les excès de la cruauté. Il en est de l’orgueil forcené comme de la sensualité sans règle : l’une et l’autre de ces voluptés mène aux délices féroces de la destruction de celui qui s’y livre. Qu’il triomphe, en apparence, tant qu’il voudra : il est la poire de sa délectation sanglante et ne peut la satisfaire que dans une extrême méchanceté : ordure et crime, mépris et sang.

Le mortel qui passe toutes les bornes de son devoir envers les autres hommes est au regard de Zeus, père de tous, exactement dans le rapport du damné avec le Dieu de l’Evangile. La violence est sa folie. Œdipe s’arrachant les yeux pour échapper à la vue de son infortune est mille fois moins aveugle que l’odieux despote qui exulte de son propre aveuglement. Quand il est venu là, le monstre d’orgueil est atteint de la maladie inexpiable que les grecs appellent « l’Hybris » : c’est l’excès qui se complaît en lui-même, dans la méchanceté, le mépris, les outrages, les massacres, les forfaits où s’exerce sa scélératesse. L’homme atteint d’hybris se fait une règle de n’en avoir plus aucune. Il est l’inhumain par définition. Et il se rue toujours plus avant sur la voie de la démesure. Mais c’est un chemin dans une boue de sang, qui glisse et qui descend. Zeus le Père, loin de retenir le monstre sur la pente, l’y pousse ; il le presse de poursuivre ; il allume dans cette conscience gangrenée la rage de passer en tout la mesure du mal, et la mesure même de la démesure. Il lui souffle les résolutions les plus contraires à tout ce qui est juste, tout ce qui est bon, tout ce qui est humain. Il visite ses rêves, pour qu’il en accomplisse l’horreur dans tous les crimes. Enfin, il le lance à toute vitesse sur la pente du gouffre et quand il est à l’extrême bord, le Père darde Némésis, sa vengeance, la foudre invisible de son esprit. Tout est alors fini, en ce monde, pour le monstre : son hybris l’a mené jusqu’à l’abîme, et Némésis l’y précipite.

Tombe, misérable. Tombe sans retour, sans recours et sans fin. Va te broyer au fond du fond ; crève par le milieu du corps. Mais ne crois pas que tu sois quitte : l’autre monde te guette, celui de ta damnation. Tu ne meurs pas d’un coup, ni de deux ; tu survis au contraire. Nourris-toi de tes infâmes entrailles. Bois et mange les poisons dont elles sont pleines. Repais toi de ta méchanceté et de ton stupide néant. Jouis, damné, jouis de ta démence. Il faut que tu meure une infinité de fois pour une, et ce sera trop peu barbouilleur de gloire, pour tout le mal que tu as fait. Connais enfin ton horreur, monstre. Némésis te tient par la peau de cou, gibier de l’enfer, par la nuque et la casque de de ta tête, plein de maléfices et de vers.

Némésis ne te lâche pas. Il faut que tu meures éternellement d’avoir été toi et de toujours l’être. Sois le supplicié de tous les supplices : jamais assez, gorille roi. Apprends, gorille, ce qu’il en coûte de s’être pris et donné pour un dieu.

Souffre. L’homme te verras souffrir et tu souffriras. On ne te fera pas grâce. Et toi-même, à la fin, ne te la feras pas. »        

 

André Suarès, dernières pages de Vues sur l’Europe, Cahiers Rouges, Grasset, 1939.

 

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07/04/2007

Mes 100 livres

100livres

Suite à quelques échanges webbiens avec mon ami Philippe Di Folco (voir son blog, lire ses livres, lui écrire http://www.philippedifolco.info/article-6193234-6.html#an... ), je rédige ma liste des 100 livres que j’emporterais s’il me fallait quitter la ville (il faudra bien, un jour, quitter la ville). Cow-boys littéraires qui avez rencontré le shérif de trop, sachez qu’il y a un chez vous n’importe où. Entre quatre murs aux étagères remplies. Voici donc mon inventaire rédigé à la sauvette, sans consulter ma bibliothèque, établi selon un ordre qui ne regarde que mon esprit phobiquement fuyard.

 

  1. Marcel Schwob, Le livre de Monelle.
  2. Aragon, Aurélien.
  3. Borges, Fictions.
  4. Boris Vian, Vercoquin et le plancton.
  5. Breton et Soupault, Les champs Magnétiques.
  6. Cendrars, Emmène-moi au bout du monde.
  7. Vladimir Pozner, Mors au dent.
  8. Pascal Pia, Feuilletons littéraires.
  9. Joë Bousquet, Traduit du Silence.
  10. Walter Benjamin, Ecrits français.
  11. Camille Lemonier, Un Mâle.
  12. Robert Musil, L’homme sans qualités.
  13. Valéry Larbaud, Amants heureux amants…
  14. André Hardellet, Sommeils.
  15. Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz.
  16. Pierre Louÿs, La femme et le pantin.
  17. André Gide, Et nunc Manet in te.
  18. Hermann Broch, La Mort de Virgile.
  19. James Joyce, Ulysse.
  20. Italo Svevo, La Conscience de Zéno.
  21. Scipio Slataper, Il Mio Carso.
  22. Claudio Magris, Danube.
  23. Emile Zola, l’Oeuvre.
  24. Thackeray, La Foire aux Vanités.
  25. W. Faulkner, Lumière d’août.
  26. Georges Henein,  Poésies.
  27. Roger Caillois, Approches de la poésie.
  28. Jean-Clarence Lambert, Code.
  29. Luigi Pirandello, Un personne, cent mille.
  30. Louis Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.
  31. Curzio Malaparte, Kaputt.
  32. Cervantes, Don Quichotte.
  33. Henri Miller, Tropique du Cancer.
  34. Richard Brautigan, Tokyo Montana Express.
  35. Ezra Pound, Cantos.
  36. Shakespeare, Jules César.
  37. Bernard-Marie Koltès, La nuit juste avant les forêts.
  38. Hervé Guibert, Le protocole Compassionnel.
  39. Dorothy Parker, Poésies.
  40. F. Dostoievski, Crimes et Châtiments.
  41. A. Soljenitsyne, Le Pavillon des Cancéreux.
  42. Thomas Mann, La Montagne Magique.
  43. Octave Mirbeau, Les 21 journées d’un neurasthénique.
  44. Flaubert, Bouvard et Pécuchet.
  45. Joseph Conrad, Au cœur des Ténèbres.
  46. A. Rimbaud, Une Saison en Enfer.
  47. Henri Michaux, Moments.
  48. Onuma Nemon, Quartiers de On !
  49. De Coster, La Légende de Tyl Ulenspiegel.
  50. Stig Dagerman, L’enfant brûlé.
  51. Edgar Allan Poe, Histoires extraordinaires.
  52. Antonin Artaud, Héliogabale.
  53. Pierre Guyotat, Eden Eden Eden.
  54. Robert Walser, Les Enfants Tanner.
  55. Jean Paulhan, Les causes célèbres.
  56. Paul Valéry, La jeune Parque.
  57. Flaubert, La Tentation de Saint-Antoine.
  58. Jean de Boschère, Santan l’Obscur.
  59. Laurence Durell, Venus et la Mer.
  60. Antoine Volodine, Des Anges Mineurs.
  61. Melville, Moby Dick.
  62. Marcel Jouhandeau, Chaminadour.
  63. Hemito Von Dooderer, Les Démons.
  64. Elias Canetti, Auto-Da-Fe.
  65. André Baillon, Délires.
  66. Franz Kafka, Le Procès.
  67. Bukowski, Au Sud de Nulle Part.
  68. Marcel Aymé, Le Passe-Muraille.
  69. Emile Cioran, Précis de Décomposition.
  70. Walt Whitman, Feuilles d’Herbe.
  71. Emile Verhaeren, Les Campagnes hallucinées.
  72. Fernando Pessoa, Le livre de l’Intranquillité.
  73. Pablo Neruda, Le Chant Général.
  74. Italo Calvino, Le baron perché.
  75. Rabelais, Gargantua.
  76. Georges Perec, La Disparition.
  77. Georges Perec, La vie Mode d’emploi.
  78. Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu.
  79. Jean-Bernard Pouy, Spinoza encule Hegel.
  80. Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit.
  81. A.-P. de Mandiargues, L’anglais décrit dans un château.
  82. J K Huysmans, A rebours.
  83. Philippe Soupault, Le nègre.
  84. Raymond Roussel, Locus Solus.
  85. Jean Meckert, Les Coups.
  86. Marcel Moreau, Julie.
  87. Rudyard Kipling, Kim.
  88. Goethe, Faust.
  89. André Suares, Valeurs I.
  90. Max Dorra, Quelle petite phrase bouleversante au cœur d’un être ?
  91. Paul Morand, Hécate et ses chiens.
  92. Jacques de Fonenay, Cleophon.
  93. Dante, La Divine Comedie.
  94. Marcel Moreau, Julie ou la Dissolution.
  95. Prévert, Spectacle.
  96. G. Leopardi, Zibaldone.
  97. Lautréamont, Les chants de Maldoror.
  98. Jean-Clarence Lambert, Code.
  99. Georges Palante, La sensibilité individualiste.

et 100. François Jacqmin, Les saisons. (merci papa)

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20/03/2007

Impossibles pour vivre. Inventaire pour de rire.

cherchez

Mes impossibles, je me joins à vous, je vous rejoins encore et toujours. Nous nous réalisons. Si je suis c’est que le néant s’exprime aussi. Chercher, un cercle étant donné à construire par un nombre fini d’opérations, un carré ayant une aire équivalente , en ne se servant que de la règle et du compas. La quadrature du cercle on en doit la résolution rêvée à Jean Pierre Aimé Lucas, qui se targua dans son « Traité d’application des tracés géométriques aux lignes et surfaces du premier degré ou principes sur les relations des première et deuxième puissances » mais en 1892 Lindemann démontra la transcendance du nombre π et par là l’impossibilité de cette construction… C’est à Queneau que l’on doit l’exhumation de ce fou littéraire, au style incroyable : « J’ai donc dû, je le répète, à l’imitation du chirurgien, rechercher dans l’intérieur du cercle ses principes organiques, que j’ai été assez heureux pour découvrir ; sa charpente osseuse se retrouve dans la présence des quatre carrés de parfaite égalité ; la moelle de ses os, qui est la partie la plus subtile, est représentée par les sections de quadrature ; les parties nerveuses et musculaires sont indiquées par le tissus du carré de la quadrature ; la chair est représentée par l’aire du cercle ; le centre de cette courbe réuni son cœur et sa tête ; enfin, les droites qui déterminent les sections angulaires de quadrature, en sont les artères qui vivifient les chairs et viennent par conséquent polir la peau, représentée, ainsi que je l’ai déjà observé, par le périmètre. »  Cherchez, ma vie étant donnée, offerte en cadeau, en partage, puisque je n’en aurais que des usages impropres, cherchez donc à construire par un nombre fini d’opérations, la cage qui convienne à mon esprit de guetteur de fusées (le métier de Paulhan était guetteur d’avions !), cherchez, cherchez donc que j’arrête de tourner, trifouillez sous la calotte, oui là. Vous trouvez quoi ? Mes impossibles, ma quadrature, ma semaine de trois dimanches [ô je hais les dimanches, il me faut partir chaque dimanche, loin dans tes yeux]. La semaine de trois dimanches confer « The narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket », de Allan Poe où par un savant calcul notre héros démontre cet impossible pliage du temps et épouse celle qu’il aimait et dont le père avait dit « Vous l’épouserez, la semaine des trois dimanche ». L’épouser quelle idée, démolir le réel pour une femme, est-ce bien raisonnable ? Démolir le réel ? « Le temps des hommes est l’éternité pliée » écrit Cocteau dans la Machine Infernale. Ô je voudrais souvent vivre dans cette Nouvelle de Marcel Aymé dans le Passe-Muraille, où les jours à vivre sont aussi à vendre, comptés, marchandés sur les lieux de prostitution des légumes, les marchés à la volaille et la viande, où l’on peut si on est riche, vivre 85 jours par moi, où l’on peut aussi, si on veut, au désespoir, vendre son carnet de vie et ses jours, tous ses jours. L’heure tourne dans le vide. Le temps s’échappe par où déjà ? Et puis il y a la Montre Parfaite, dans les Sommeils de Hardellet : « A part quelques esquisses d’une authenticité douteuse, l’œuvre de GA Slade se résume à un tableau de 1,80 x 1, 30 m figurant actuellement dans la collection Berg de Philadelphie. Il est intitulé : La montre parfaite. Slade mit quatorze ans pour l’achever (après maintes études qu’il détruisit) et mourut sans deviner le sort réservé à son chef-d’œuvre. Berg ne le céderait pas contre des millions, mais le mais le manque de références ne permet pas de coter sa valeur – sa valeur marchande, bien entendu. La toile représente une montre sous tous ses aspects, sous tous les angles et, cela va sans dire, à toutes les heures du cadran. Elle est totale en ceci que vous la voyez non seulement de face, de dos, de trois quarts, de profil, etc., mais encore jusque dans les plus infimes rouages de son mécanisme intérieur. Slade devait peindre en transparence pour faire coexister sur la surface restreinte, les innombrables apparences de la montre par rapport à chacun de ceux qu’il supposait la regarder. Le miracle est qu’il y parvint – et l’exténuante difficulté de la tâche nous laisse confondu. A ses rares confidents, il avouait : « Imaginez quelqu’un qui sans bouger tournerait autour d’un objet, qui le saisirait en entier dans sa durée, qui obtiendrait un compromis entre l’immobilité et le mouvement – et vous excuserez peut-être ma folie. La connaissance m’apparaît dans un cercle dont le centre coïncide avec tous les points de la circonférence ». De tels propos ne pouvaient qu’accroître le discrédit qui le frappa de son vivant et même après sa mort. La perfection de la toile procure le vertige. Parmi l’inextricable (au premier abord) mélange des motifs superposés, tout à coup, surgit l’une des montres possibles. Mais à peine la distinguez-vous qu’une autre la remplace – La même pourtant. Alors, avec de la patience et un rien de chimère dans les yeux, vous devenez cet être unique et multiple spectateur placé aux quatre points cardinaux, ce privilégié qui rassemble en un instant perpétuel la course circulaire des aiguilles. Le fait que Slade ait choisi pour sujet de sa toile l’instrument qui concrétise le temps ajoute encore à son prestige. Mais cette toile, il ne la vendit que trente dollars avant de mourir d’une cirrhose du foie dans un sordide garni de Harlem ». Le tableau est complet, la boucle bouclée, la course contre la montre le tour du Monde en 80 jours évoqué, il n'y a plus de vie, plus de vérité, plus d'amour, que des subterfuges « Où en sommes-nous avec le Temps, Monsieur Gide ? » (Arthur Cravan). Nous sommes en fuite, Arthur, en fuite. Et loin devant.

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16/03/2007

Le silence des Pachydermes.

henein

Je lis les Oeuvres de Henein et il y a urgence à vous en toucher un petit mot.

Pour ses poèmes immenses; pour son amour de Michaux; pour sa clairvoyance sur la fonction de la poésie qui "consiste à dénaturer la nature"; parce qu'il partage la pensée de Breton et Diego Rivera qui ont une "trop haute idée de la fonction de l'art pour lui refuser l'influence sur le sort de la société" et se fonde pour se faire sur cette image merveilleuse : "Il y a symétrie totale entre le libre développement de l'imagination artistique à laquelle nous devons nos principales raisons d'écrire et la nécessaire adaptation des régimes et des choses aux besoins grandissants de l'homme, pour laquelle nous n'avons que trop de raisons de comabattre". Parce qu'il est sombre, lumineux, dangereux et fonceur, parce que c'est un écrivain un vrai. Au fil de ses récits, de ses poèmes, et surtout de ses essais, articles et pamphlets, où il ne se fait pas prier pour encorner Morand, le Céline des Bagatelles, et même La Fontaine et La Bruyère (eh oui...) on se prend à rêver le surgissement soudain d'une intelligence nouvelle, de celles que seul Bonnefoy pouvait encore célébrer dans une préface des plus belles. En bref, Henein, un génie pratiquement ignoré (ah si, une première page du Monde des Livres au printemps dernier... une célébration, tu parles... quelle misère...). Je vous volerais tout si mes mains saisissaient les mots, cher Monsieur.

 

PENDANT QUE TU RESPIRES

 

pendant que tu respires

je m’entoure de créneaux et de pervenches

d’enfance ingrate et de soieries

de tout ce qui permet de te surprendre

dans la rue basse où ton souffle se coupe

 

pendant que tu respires

je m’entoure de précautions glissantes

et de haies primesautières

et d’amertume ensoleillée

je m’entoure de tout ce qui simule la séparation

et ne fait que simuler

 

pendant que tu respires

je brouille tes prénoms possibles

aux doigts vacants des cascades

je te disperse de bon matin

je dilapide ton bien avant qu’il ne se forme

sur les places des villages désuets

dans les serres attardées de l’anémie

et tout là-bas,

en des pays profanes dont la paresse

longe de près la courbe de ton épaule

et tout ici,

à l’heure où l’esplanade

et la promesse ne font qu’un

je dilapide ton bien

je m’appuie sans réserve au garde fou de ton souffle

qu’il s’interrompe ou s’élance

qu’il me désigne ou m’ignore

et il me semble que pour la première fois

ma dépendance et ma liberté

se toisent sans se haïr

 

…………..

qui a dit que la nuit était noire

la nuit est derrière nous

et tu dors par mégarde

à travers les signes

qui s’ébauchent dans l’air

et qui n’attendent qu’un signe de toi

pour brûler les hommes

comme on brûle une station périmée

mais rien de tel n’aura lieu

pendant que tu respires

rien de tel n’aura lieu

aucun défaut n’est à la taille

de ton armure

de l’armure de beau temps

où ton sommeil s’exalte

rien de tel n’aura lieu.

 

In Le signe le plus obscur, Georges Henein. 1977. Un poème qui connaît au moins trois variantes.

Et puis lisez les Œuvres de Georges Henein, Denoël, 2006… c’est immense et sans concessions.

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