01/07/2008

J'irai me faire voir.

Léo
SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS par Léo Ferré

J'habite à Saint-Germain-des-Prés
Et chaque soir j'ai rendez-vous
Avec Verlaine
Ce vieux Pierrot n'a pas changé
Et pour courir le guilledou
Près de la Seine
Souvent on est flanqué
D'Apollinaire
Qui s'en vient musarder
Chez nos misères
C'est bête,
On voulait s'amuser,
Mais c'est raté
On était trop fauchés.

Regardez-les tous ces voyous
Tous ces poètes de deux sous
Et les teints blême
Regardez-les tous ces fauchés
Qui font semblant de ne jamais
Finir la semaine
Ils sont riches à crever,
D'ailleurs ils crèvent
Tous ces rimeurs fauchés
Font bien des rêves
Quand même,
Ils parlent le latin
Et n'ont plus faim
A Saint-Germain-des-Prés.

Vous qui passez rue de l'Abbaye,
Rue Saint-Benoît, rue Visconti,
Près de la Seine
Regardez le monsieur qui sourit
C'est Jean Racine ou Valéry

Peut-être Verlaine
Alors vous comprendrez
Gens de passage
Pourquoi ces grands fauchés
Font du tapage
C'est bête,
Il fallait y penser,
Saluons-les
A Saint-Germain-des-Prés.

Un jour j'irai ma peine devant, le train j'attraperai, les mains bien ouvertes je saisirai ma journée, ma chance mes hantises, j'irai me faire voir à Saint-Germain-des-Prés, les saluer. Alors ce sera fini et je serai bien content.  

12:23 Écrit par Lucas Violin dans La parole aux amis | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

23/06/2008

Le diaphragme de Diderot

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« Mais qu'est-ce qu'un être sensible ? Un être abandonné à la discrétion du diaphragme. Un mot touchant a-t-il frappé l'oreille, un phénomène singulier a-t-il frappé l'œil, et voilà tout à coup le tumulte intérieur qui s'élève, tous les brins du faisceau qui s'agitent, le frisson qui se répand, l'horreur qui saisit, les larmes qui coulent, les soupirs qui suffoquent, la voix qui s'interrompt, l'origine du faisceau qui ne sait ce qu'il devient; plus de sang-froid, plus de raison, plus de jugement, plus de ressource […] Le grand homme, s'il a malheureusement reçu cette disposition naturelle, s'occupera sans relâche à l'affaiblir, à la dominer, à se rendre maître de ses mouvements et à conserver à l'origine du faisceau tout son empire. Alors il se possédera au milieu des plus grands dangers, il jugera froidement, mais sainement. Rien de ce qui peut servir à ses vues, concourir à son but, ne lui échappera ; on l'étonnera difficilement ; il aura quarante-cinq ans ; il sera grand roi, grand ministre, grand politique, grand artiste, surtout grand comédien, grand philosophe, grand poète, grand musicien, grand médecin ; il régnera sur lui-même et sur tout ce qui l'environne. Il ne craindra pas la mort, peur, comme a dit sublimement le stoïcien, qui est une anse que saisit le robuste pour mener le faible partout où il veut ; il aura cassé l'anse et se sera en même temps affranchi de toutes les tyrannies de ce monde. Les êtres sensibles ou les fous sont en scène, il est au parterre ; c'est lui qui est le sage. »

Diderot, Le Rêve d'Alembert.

S’abandonner à la discrétion du diaphragme… quel plus beau pressentiment de l’échec qu’encourrait l’homme futur… et qu’incarne l’homme du XXIème siècle ? Les membranes multiples qui nous entourent à chaque instant, chaque minute, les médias immédiats et intermédias, les écrans, les films plastiques, latex, caoutchouc, condoms, les cordes sensibles de la fiction mémère, l’assistance respiratoire climatisation automobile, GPS - sentiment virtuel qui repositionne ton cul, ta tête, tes jambes, tous ces trucs qui te procurent faussement de la joie, du plaisir, de la jouissance pour te faire oublier ce que c’est que saigner, juger, s’ingénier à la poursuite d’un but, réviser la réalité. Plus rien, de nos jours, n’a un goût dégueulasse. Rien n’émeut qui soit vrai. C’est le péril de notre temps : nous avons bouleversé la sensibilité, nous l’avons voulue idiote, veule, servile, univoque.

Huile de Pablo Picasso, Centre Georges Pompidou.

14:59 Écrit par Lucas Violin dans La parole aux amis | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

06/06/2008

Black and White.

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En ces jours glorieux où l'Amérique s'éveille à de nouvelles conquêtes démocratiques, il me semble bon de confier prudemment ce que nous dit Pieyre de Mandiargues (mystifications, sordides récits, immondes perversions, complicité sanglante). Cynisme ou non de l'auteur de ces lignes (le génie est dans le doute), le récit n'en est pas moins éclairant et étonnement métaphorique éclairé sous cet angle cureiux... de l'anguille Obama à la vieille fille dans le chapeau... Bonne lecture. Sympathy for the Devil. 

"BLACK AND WHITE, à René de Solier,

On connaît assez bien les mœurs  des baptistes qui sont répandus dans les hauts cantons des Montagnes Rocheuses. Néanmoins, serait-ce modestie, serait-ce crainte peu fondée d’irriter les gens d’un si bon naturel, il ne s’est trouvé personne entre les curieux, les antiquaires , les chasseurs d’ours, les commis voyageurs qui vont offrir là-haut les facilités de la vie moderne, personne, dis-je, pour décrire comme on voudrait leur amusement favori  en même temps que la plus bizarre de leurs coutumes nationales. L’a-t-on deviné ? c’est du « black and white » qu’il s’agit. "Un jeu que l’on célèbre une fois l’an dans la dernière décade de juin – il fait chaud, l’air tremble d’insectes qui tirent partout de furieuses lignes droites – un jeu dont l’essentiel est de faire lutter corps à corps deux jeunes négresses entièrement nues à l’intérieur d’une grande cuve remplie de plâtre liquide.

"Trois jours à l’avance, le peuple de la montagne se met en route, marchant la nuit pour ne pas être accablé par la chaleur, et jusqu’à l’aube ne cessent plus les chants ni ne s’éteignent les torches. Il faut voir aussi les préparatifs dans les villages où se tiendra la fête. On bâtit de pieux et de planches un cirque grossier au milieu de la plus étendue des nappes de poussière que sont, là-bas, tous les carrefours, et les maillets lèvent un tourbillon poudreux par-dessus les fils du télégraphe. La cuve centrale, qui est le point important de l’ouvrage, provient de plusieurs peaux de bœuf cousues soigneusement toutes ensemble. D’autres peaux à peine écorchées couvrent les gradins ou bien, suspendues à des perches comme une broderie sanglante, font un peu d’ombre aux places les plus chères. Des rameaux couronnent tout cela de jeune vert et de fleurs blanches.

"Arrive enfin le jour glorieux – on remettrait la fête au lendemain, s’il menaçait de pleuvoir – et le théâtre est pris d’assaut dès les guichets ouverts, dès la première salve, tirée en l’air par de rudes musiciens qui ne connaissent que la trompette et la carabine. Public de brutes ensoleillées sous des chapeaux à larges bords. Les langues vont comme au régiment car il n’y a pas de femmes, le jeu du black and white «  leur est encore interdit, et si quelqu’une, parfois s’y est risquée, ce n’est qu’habillée en homme et à ses risques et périls. Bientôt, l’orchestre attaque un air de gigue que tout le monde reprend en chœur, on verse de grands seaux de plâtre dabs la cve et kle premier couple de lutteuses fait son entrée avec des contorsions burlesques qui déchaînent la joie de tous les gradins.

"Des lutteuses elles-mêmes , il y a peu à dire hors de ce qu’elles sont noires et nues, qu’elles ont rarement moins de seize, jamais plus de dix-neuf ans, et qu’elles sont choisies par un comité d’anciens du village. Mais le combat est la plus grande merveille qui soit jamais sortie de l’antagonisme éternel du marbre et de la suie, de l’encre et du papier, de la neige et du charbon, des mouches et de la crème ; comme un tissus fragile, renouvelé chaque minute par les éclaboussures du plâtre qui sèche sur la peau et que l’effort suivant arrache, il déploie les rets aveuglants de nuit et de lumière, jusqu’à ce que le bain soit devenu pâteux et que le triomphe soit complet de la clarté sur l’ombre. Alors ce sont d’étranges figures qui s’enlacent parmi les crachats cinglés du premier rang dans la cuve, sous les hurlements de la foule et les défis des parieurs, tandis que les musiciens secouent de bruits ventriloque la cadence du plus fameux des « blues ». "On voit couler de lentes rigoles qui se figent aux flancs des lutteuses devenues toutes blanches, et ces bizarres stalactites les font telles qu’on connaît les nymphes rupestres dans les grottes de ciment. Des jets durcissent en cornes, en dards, en crêtes, en queues, sur les corps qu’ils revêtent d’un travesti plus extraordinaire que tout ce qu’ont parfois inventés les hommes de génie pour amuser la mélancolie des princes.

"Quand vraiment une des deux n’en peut plus, l’autre la saisit et la maintien quelques secondes sous le plâtre mou. Les valets du théâtre viennent chercher la première, lui lient les mains la suspendent par les bras à une grosse poutre en plein soleil, les pieds à une dizaine de centimètres au-dessus de terre. Pendant ce temps, celle qui a gagné reste immobile au milieu de la cuve , et l’on jette autour d’elle du plâtre en poudre afin d’hâter la prise ; puis on démoule tout le bloc ; quatre hommes vigoureux empoignent le socle de la triomphatrice qu’ils placent sur un billot de chêne, face à la vaincue que doucement on balance. Toutes deux respirent par des chalumeaux en paille pitoyablement introduits dans leurs bouches scellées. On remplit alors la cuve pour un combat prochain, qui reproduira dans ses moindres détails le cérémonial contemplé.

"Il se trouve donc deux séries à la fin du jeu : celle des statues triomphales rangées sur leurs socles en file de huit à dix, et puis une seconde, en nombre égal, de corps pétrifiés pendus sous une sorte de gibet comme des grenouilles en brochette. Trois salves de mousqueterie font signal qu’on va nettoyer les lutteuses du plâtre qui les couvre, et l’une après l’autre, en commençant par les victorieuses, on les met aux enchères pour la dernière épreuve qu’il leur faut subir. Les gagnants des plus gros paris tiennent beaucoup à se montrer dans le nouveau rôle qui leur est offert ; les enchères montent à  n’en pas croire ses oreilles et les dernières sont les plus disputées. On place à ce moment là des escabeaux qui  mettront à la portée des acheteurs le corps entier de leur sujet ; de gros doigts qui tremblent un peu viennent, avec une lenteur voulue, détacher croûte par croûte la carapace blanche sous laquelle reparaît bientôt avec des reflets d’huile le brillant somptueux de la peau noire. C’est ce que l’on appelle « peeling the eel », dépouiller l’anguille, - on dit pourtant « skinning » dans le cas du poisson – la dernière partie du spectacle et non pas la moins appréciée.

"Le goût du « black and white » est répandu dans toutes les classes chez les peuples baptistes, mais le nom sonne mal aux oreilles délicates, et certains clergymen, qui ont été à l’université, parlent plus volontiers de luttes galatéennes : « galatean wrestling ».

"On aime que dure ce vieil usage au pays du pétrole et du gratte-ciel, qui, par ailleurs, conserve dans ses provinces reculées d’autres coutumes singulières. Il faudrait encore raconter la vieille fille dans le chapeau, « spinster in the hat », du Winsconsin, et le « green flogging » :  fouetteries vertes de l’Utah."           

A-P de Mandiargues, "Black and White" in "Les années sordides", Poésies Gallimard, 1949.

Jasper Jones, Huile sur toile et collages.  

16:34 Écrit par Lucas Violin dans La parole aux amis | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

10/02/2007

Pourquoi on s'évertue

Verhaerenblog

 

Un soir, au creux de mon lit, j’ai découvert pourquoi je m’évertuais à être ce que je suis. Cette découverte, je l’ai faite en lisant Emile Verhaeren.

Un matin

Dès le matin, par mes grand'routes coutumières
Qui traversent champs et vergers,
Je suis parti clair et léger,
Le corps enveloppé de vent et de lumière.


Je vais, je ne sais où. Je vais, je suis heureux ;
C'est fête et joie en ma poitrine ;
Que m'importent droits et doctrines,
Le caillou sonne et luit sous mes talons poudreux ;

 

Je marche avec l'orgueil d'aimer l'air et la terre,
D'être immense et d'être fou
Et de mêler le monde et tout
A cet enivrement de vie élémentaire.

 

Oh ! les pas voyageurs et clairs des anciens dieux !
Je m'enfouis dans l'herbe sombre
Où les chênes versent leurs ombres
Et je baise les fleurs sur leurs bouches de feu.

 

Les bras fluides et doux des rivières m'accueillent ;
Je me repose et je repars,
Avec mon guide : le hasard,
Par des sentiers sous bois dont je mâche les feuilles.

 

Il me semble jusqu'à ce jour n'avoir vécu
Que pour mourir et non pour vivre :
Oh ! quels tombeaux creusent les livres
Et que de fronts armés y descendent vaincus !

 

Dites, est-il vrai qu'hier il existât des choses,
Et que des yeux quotidiens
Aient regardé, avant les miens,
Se pavoiser les fruits et s'exalter les roses !

 

Pour la première fois, je vois les vents vermeils
Briller dans la mer des branchages,
Mon âme humaine n'a point d'âge ;
Tout est jeune, tout est nouveau sous le soleil.

 

J'aime mes yeux, mes bras, mes mains, ma chair, mon torse
Et mes cheveux amples et blonds
Et je voudrais, par mes poumons,
Boire l'espace entier pour en gonfler ma force.

 

Oh ! ces marches à travers bois, plaines, fossés,
Où l'être chante et pleure et crie
Et se dépense avec furie
Et s'enivre de soi ainsi qu'un insensé !


Emile Verhaeren, in Les forces Tumultueuses, Mercure de France, 1943 (réédition).

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11/10/2006

Sous l'oreiller.

Paul Valery

LES PAS.

 

Tes pas, enfants de mon silence,

Saintement, lentement placés,

Vers le lit de ma vigilance

Procèdent muets et glacés.

 

Personne pure, ombre divine,

Qu’ils sont doux, tes pas retenus !

Dieux !… tous les dons que je devine

Viennent à moi sur ces pieds nus !

 

Si, de tes lèvres avancées,

Tu prépares pour l’apaiser,

A l’habitant de mes pensées

La nourriture d’un baiser,

 

Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre,

Et mon cœur n’était que vos pas.

 

in Paul Valéry, Poésies, Poésie Gallimard.

 

 

Marcher en lisant. Se détourner de tous. Remonter le courant des foules. L’éloge de la truite. Me relire les pas, me passer de toi, te relire, te revivre, pas à pas. T’envahir, pour une fois. Me servir, soupirer, avancer, lire. Passer mon doigt sur ta page, sur tes mots, sur le mot « sein » que tu as laissé là, sur le mot « bouche », ce ne sont que des mots, que rythment mes pas. Me redire me dédire te circonscrire me fuir me nuire. Je marche en lisant, je frôle l’épaule molle d’étudiants hystériques qui quittent leur école bourgeoise la tête et le cœur fous de stupidité conforme et certifiée, qui me regardent en crachant par terre la glaire noire de leurs premières cigarettes. Je remonte le courant d’une foule nauséabonde, un peu ivre de rage, Marcel Moreau à la main, sans vouloir lâcher la ligne, sans vouloir lâcher ta lettre dont j’ai fait un signet. La rue n’en finit plus de bruisser, la rue se tord dans le bruit. Je m’explique. D’une extrémité à l’autre, il y a une torsion qui se propage, soulève les pavés, fait trébucher les vieilles apeurées, tanguer les bus. Le monde entier trébuche et je resterai droit jusqu’à ma porte, jusqu’à ma chambre, jusqu’à mon lit. Je lirai le paria couronné en pensant à toutes les couronnes d’épine qu’on ne me fera jamais porter, je me coucherai cette nuit, droit et digne. J’aurai la dignité de m’épargner les insomnies à grands coups de zolfiden© 10 mg, j’aurai le vice de glisser dans ma main, sous l’oreiller, ta lettre, ta première lettre, celle qui dit « sein » et « bouche.» J’aurai du mal à m’éveiller après avoir connu la vraie nuit.  

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