28/12/2006

Chroniques de la haine Ordinnaire [4] Un pot de Compote

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Un pot de compote. Cette année, c’était un pot de compote. Le suspense était prégnant dans les chaumières en ce soir de réveillon, chacun redoutait l’instant fatidique du déballage. Il n’y avait pas un irrésolu qui soutienne le regard consternant des fiers commanditaires de ces dizaines d’espoirs gâchés sous emballage. Et pourtant chacun savait que tantôt des oursons souriants sous un papier brillant et scintillant rouge et vert, tantôt des sapins imprimés roses  dans un décor jaune fluo se déchireraient pour découvrir d’irréparables gageures saint-sylvestrienne. Mon frère avait déjà expié en exhumant de dessous ces momifications de pacotille le cadavre d’un vieux bonnet surprise, de ces bonnets rigolard ornés de deux cornes qu’on n’oserait arborer qu’en famille. Ma sœur elle-même n’avait pas été épargnée : on avait osé lui refourguer un cadeau bien connu déjà de tous puisqu’il avait été réemballé deux fois déjà après qu’on eut feint de l’oublier sous un divan et qu’il regagne donc le fameux tiroir des cadeaux indésirés et donc recyclables. Elle a donc enfilé sans faiblir les pantoufles à tête de Mickey et dit merci. Ma sœur ne se démonterait pas pour si peu. Et d’ailleurs, je ne suis pas en reste non plus. J’ai fièrement remisé mon pot de compote dans son emballage et je l’ai déposé au fond du sac dans lequel s’entassaient une heure plus tôt les cadeaux que par dizaine j’avais choisis, achetés, chéris et emballés à destination de ceux qui me semblaient mériter cette attention, cette marque d’affection. Ce qu’on appelle se démener ou encore se casser le cul. Bilan de la soirée : pour avoir satisfait dix personnes par mes présents finement sélectionnés et amoureusement posés bas le sapin, je m’en tirais pas trop mal avec un pot de compote et un slip sans compter les quelques dringuelles et autres étrennes aussi vite bue et dilapidées qu’un plateau de dégustation de boudin dans une grande surface soudanaise. Et à propos de boudin, mon pot de compote se dégustera sans doute en compagnie de l’un d’eux, en ces périodes de fêtes, la ronde des boudins fait florès sur tous les marchés de Noël du Royaume. Il faut bien que le corps exulte, et puis nous savons que les nourritures spirituelles n’ont plus le goût d’autrefois. Remarque pour plus tard aux gens qui m’aiment ou qui le feignent : Mon truc à moi c’est la littérature mais pas seulement. En vrac, auraient fait mon bonheur la dernière Biographie d’Antonin Artaud, le livre Dans la Nuit de Bicêtre, les œuvres complètes de Claude Simon ou à tout le moins un de ses romans, le dernier album de Katie Melua, le dernier album de Voulzy, un billet de train pour Paris, une place pour le Cirque des Mirages, des capotes à la myrtille, une plante verte, un abonnement à Aqualibi, un joli coupe papier, une loupe, une photographie de Walt Whitman proprement imprimée et encadrée, une mallette élégante, une photo de Pierre Desproges, l’anthologie de la poésie réalisée par Philippe Jaccottet, un survet’ pour aller courir. Ce qui m’aurait touché aussi c’est un geste du Père Noël, un truc un peu unique et qui ne se produit pas souvent… un mot de Thierry Loisel au bas d’un article sur Slataper, par exemple. Et ça s’est produit. Depuis lundi je me dis que je pourrais me flinguer à cause d’un pot de compote, si je n’avais pas une bonne étoile…    

 

 

21:32 Écrit par Lucas Violin dans Chroniques de la Haine Ordinaire | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

10/08/2006

La première croisade de ma fille. Chroniques de la haine ordinaire [3]

Dimanche dernier je regardais avec ma fille, dans le confort de notre salon dépareillé et chèrement acquis d’été en été et de canicule en canicule à ce qui nous restait à ma femme et moi de vieux à assécher, le troisième volet de la saga Indiana Jones, ce film d’un intérêt culturel immense si l’on s’accorde à penser que ce que l’on peut retirer d’un film (outre une morale Disney dont nous savons déjà tout) se limite à savoir aujourd’hui ce que l’homme ordinaire, c’est à dire vous, moi ou le Prince Philippe de Belgique, peut considérer à grands coups de cinéma bidon et moralisateur, comme une femme susceptible de désir (c’est à dire un objet sexuel un peu plus cher que les autres) ou un homme susceptible d’éveiller l’admiration voire des vocations (c’est à dire encore un connard de héro). En ce moment, il s’agit respectivement d’Audrey Tautou, l’égérie montmartyrisante des fortunes prolos et de Tom Hanks, l’incube impotent des maisons de retraites. Indiana Jones donc, où ce pauvre has been qu’il est devenu recherche le Graal - car c’est aussi une histoire de pot et de Dieu avec plein de nazis dedans- avec l’aide de son empoté de père incarné par le très grand mais plus très Bond Sean Connery. L’histoire pourrait s’arrêter là si grande est l’indifférence que nous inspirent les vilains SS et si vains les sursauts sur des rebondissements d’un avenant qui déconcerterait jusqu’à l’électeur de droite et qui, de fil en aiguille, nous emmèneront dans le désert Syrien moment clé où mes yeux pourront s’avachir, éblouis qu’ils seront par tant de lumière. Mais voilà. Ma fille qui a vu le film vingt fois de plus que moi et qui connaît l’ensemble des répliques par cœur se retourne sur moi au bout de dix minutes et me dit, « Papa, tu sais que, en latin, Jéhovah ça s’écrit avec un I : Iéhovah ?». Ignorant ce trait d’esprit sans appel et cette étourdissante marque d’érudition, je pose dans ses cheveux un discret baiser, le baiser satisfait d’un père que contente le génie précoce de ses enfants. Elle en a pas fini avec la précocité : elle a à peine six ans. A ce train là elle aura de l’acné au moment de préparer sa thèse. Bref. Dix minutes après, elle reprend : « parce que tu vois, les latins ne connaissaient pas le J », le J c’est une invention plus tardive, c’est une invention…- Oui, bon, ça va chérie, regarde le film tu me le diras après ». Je m’en suis voulu d’interrompre ses élans, mais une jeune louve SS venait de dévoiler son jeu d’agent double à notre héros et je commençais à me laisser prendre au film. Elle a emprunté un air un peu vexé, mais j’ai appris à ne plus me laisser émouvoir, et d’ailleurs son silence fut de courte durée, « en fait le J, c’est une invention des scribes grecs, parce que…- Bon, là ça suffit, tu regardes le film où tu vas dans ta chambre » Il est insupportable d’être interrompu en pleine conférence et précisément, le père Bond venait d’expliquer où se trouvait caché le fabuleux Saint- Graal aux détours d’une histoire aussi tordue que passionnante. Là elle s’est vexée et a pris le chemin de sa chambre où elle a peigné les cheveux de ses barbies pendant deux heures en lisant le supplément du Times Magazine. Une fois partie notre importune et bavarde progéniture, ma femme est venue me rejoindre sur le canapé, le visage encore barbouillé de la terre du jardin qu’elle venait de bêcher. Oui, ma femme bêche le jardin pendant ce temps là je m’assure de l’éducation des enfants, nous sommes une famille moderne. Mais je reviens à notre film trépident. Dans les cinq dernières minutes, notre héros est contraint pour sauver in extremis son père grièvement blessé de tenter lui-même de franchir les épreuves que les chevaliers de la table ronde- aidés dans cette entreprise par Dieu lui-même et la production de Spielberg- ont fait montre d'un malin génie à mettre en place. Les épreuves se succèdent comme une sorte de Gymkhana hanté ou de Fort Boyard façon Disney avec de vraies flammes même pas chaudes, des scies mêmes pas rouillées depuis le temps, plein de poussière très esthétisante et des précipices en plein dedans la montagne… ça fait très peur, alors je serre ma femme dans mes bras, elle aime me savoir là, fort et viril, la télécommande en main, et l’autre main prête à lui couvrir les yeux en cas de scène trop violente. Parmi les épreuves qui lui sont soumises, Indy s’improvise un instant cruciverbiste et doit franchir une pièce en posant tour à tour les pieds sur les dalles portant les lettres qui composent le nom de Dieu, faute de quoi c’est la fin du film et James Bond mourra. Or, la leçon ayant porté ses fruits, je souffle à ma femme « Je crois que Jéhovah, en latin s’écrit Iéhovah, avec un I. » Elle me regarde un peu interloquée, et son étonnement grandi quand, dans l’instant, Harrisson Ford lui-même dont elle semble avoir tendance à reconnaître l’autorité de l’opinion, confirme mes dires. Et j’ajoute « le J est une invention plus tardive, due aux scribes grecs ». Ce soir-là ma femme m’a regardé amoureusement. On n’a que le bien qu’on se vole.

14:58 Écrit par Lucas Violin dans Chroniques de la Haine Ordinaire | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

21/06/2006

Là-bas si j’y suis plus. Chroniques de la haine ordinaire [2]

 

 

« Salut c’est Daniel Mermet, Là-bas si j’y suis… Prout prout moteur » dit la radio. C’est mon Good Morning Vietnam dépressif à moi, mon Goodnight Saïgon en bleu azur, mon Arrivederci années de plomb, mon Thaï Rak Thaï, mon Tirelipinpon Drucker, mon bonjour ma femme, salut ma chienne, baisse ta garde, je te ferai voir ce que l’homme a cru voir si je retrouve mes clés, c’est mon I will survive, I will dépérir, mon sublime Jésus en sucre,  mon petit coup de voix rauque avant d’aller dormir, c’est ce con de Mermet.

 

 

On vous l’avait bien dit. Seule l’absolue indigence de la plupart de vos bibliothèques est responsable du désastre qui est sur le point de survenir. Vous n’avez pas fait le plein de livres et bientôt, déjà, enfants de la patrie du soleil asservi au chant du coq, il n’y aura plus dans les sillons de la radiotélévision que cette sous-culture boueuse qui sent le Coluche rediffusé et le Fogiel aseptisé, que cette insipide fange qu’aucun Dom Quichotte de l’audiovisuel ne viendra plus pourfendre. Vous n’avez pas fait le plein de livres et bientôt, non seulement il n’y aura plus rien à lire à la télévision, mais en plus il n’y aura plus rien à voir à la radio. Même France Inter n’inter plus rien du tout. Un flagrant délire de plus, sans doute le dernier et que nous manque-t-il encore ? Un seul hertz vous manque et tout est dépeuplé.

Mes biens chers frère réjouissez-vous ! Quand sera passé le temps des audimats et de la haine, quand demain viendra sur nos pas triomphants d’amputés de la nuit, quand nous verrons sourire le facteur qui porte les dépêches comme ce stupide vélocipède postier du Jour se lève sitcomisé par un Jeunet Japrisoté qui franchit à chaque film un nouveau Rubicon du cliché, quand nous aurons en somme bu toute la soupe et décrété que Marie ne nous Tumauras plus, alors nous pourrons nous concentrer sur cette activité nécessaire entre toutes : la conservation. Je le précise à l’attention des inhibés du salsifis et de la tarte au poil qui nous lisent par milliers (enfin dizaines si j’en crois mon lectomat à moi), par conservation, je ne parle pas de la mise en pot des confitures, je parle le la glorieuse activité sous-ventrière, activité se caractérisant sur la fin (parce que au début c’est intéressant aussi, mais c’est parfois un peu long et beaucoup plus dégueulasse) par quelques spasmes nerveux des organes reproducteurs qui communiquent non métaphoriquement, activité pouvant aller jusqu’à un décrochement de la hanche, voire une encastration irréversible. Ca suffit je m’excite.

Bref réjouissez-vous, Daniel Mermet parti vous n’avez plus à vous inquiéter il n’y a plus besoin de chercher le bouton, plus besoin d’astiquer l’antenne, il n’y a plus rien à voir à la radio. C’est vrai Daniel Mermet sa pine… Pouf pouf : Daniel Mermet s’opiniâtre à nous faire croire que le monde est plein de gros dégueulasses en salopette qui boive du gros rouge et de petits bougnoules à peine français qui cherchent du boulot en faisant la fine bouche devant des gâteaux à l’amiante, alors qu’on sait que c’est exagéré, il y en a aussi qui boive du gros blanc.

C’est vrai, Daniel Mermet est un sale gauchiste, c’est vrai son émission est populacière, boulevardière, partisane, stakhanoviste et même brejnévienne selon certains (ça c’est à voir, il y a des concepts essentiels du vingtième siècle qui échappent aux plus grands commentateurs de la belle France ainsi Alexandre Adler qui connaît la politique de l’ex-URSS comme le commandant Cousteau la sexualité de la vache Milka), c’est vrai Daniel Mermet est un salaud, un démagogue, un anti-libéral concon parfois… c’est vrai c’est un faux grand-reporter en short, un faux-poète, un faux sage, un vrai subjectif, un vrai subversif… C’est vrai. Mais tout le monde le sait et tout le monde sait que Madame Lemaire ma voisine a une moumoute et les enfants l’aiment quand même.
Daniel Mermet est le seul journaliste qui ose passer dans son émission le texte entier « J’voudrais pas crever » de Boris Vian, dit par Georges Brasseur (oui, Claude avait un père, Georges, qui était aussi acteur) alors que d’autres se complaisent sur des plateaux de télévision à lire d’une fausse voix de creuset de vieux beau curé qui bande encore des textes insipides et longs que promènent les éditeurs dans leurs poches pleines de recettes qui en font (des recettes), comme les très célèbres Da Whisky Côtes. Prenez un jeune homme, comptez un jeune homme pour vingt cinq personnes, le regard doit être vif, ouvrez un oignon romanesque avec une citation de Morand, montez une sauce bâclée à la Nouvelle Cuisine Le Clézio, braiser le jeune homme sur le feu artificiel de tonnes de convenances protocolaires sur les milieux homosexuels et arroser régulièrement d’une soupe-fiction inspirée des fantasmes prêtés à un philosophe que tout le monde connaît mais que personne ne lit plus : au hasard Schopenhauer. Gorgez le jeune homme de Whisky de qualité inférieure, posez le sur un plateau et culbutez dessus quelques artichauts émondanisés. Servir en septembre. (Il y a aussi l’hystérique à la Gueuse, mais celle-là je la laisse à Jacques Mercier et aux Métempsycoses du haricot qu’on ne manquera pas de nous servir chez Albin M. à la rentrée.)

C’est vrai aussi que Daniel Mermet est le seul journaliste au monde qui ose pasticher la plus grande émission radiophonique de tous les temps, dans une flagrante gageure parce que mieux que Desproges et Rego, y’avait que Villers. Mais c’est vrai aussi que c’est le seul journaliste au monde qui ose des années avant Philippe Solers faire parler le con d’un tronc peint par Courbet, et que ça inspire le respect. C’est vrai qu’on ne met pas d’huile sur le feu sans casser les olives, qu’il n’y a plus un Maréchal en France et qu’on serait mieux s’il n’y avait plus personne à dénoncer. C’est vrai aussi qu’il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde. C’est vrai qu’on était immunisé contre sa prose parfois louche, sa loquacité délébile, ses impros au micro qui puaient la vinasse de l’après-midi et le nanar érotique façon Pierre Louys qui a aussi très mal écrit quand Gide lui collait trop au derrière. C’est vrai qu’on ne peut pas toujours le défendre et qu’il y avait parfois un poids lourd deux mesurettes, mais qui veut encore d’un baril de poudre ordinaire ? C’est vrai que c’est arrogant de sa part de se faire le Robin des Bois d’un bosquet équatorial, c’est vrai que si la Révolution avait des idées neuves ça se verrait. C’est vrai que si on pouvait changer le monde en écoutant la radio, y’a longtemps que « Marconi » serait une pasquinade. 

Mais Mermet c’est aussi le type qui nous repassait « Une paire de claques dans la gueule » en réponse aux lepénistes qui prenaient son répondeur en otage. C’est vrai que c’est un type qui a été accusé de maltraiter ses attachées de production. Mais c’est vrai aussi qu’il dit sans honte que les soixante-huitards n’étaient pas toujours très futés. C’est vrai que c’est un type qui lève un vent insurrectionnel quand d’autres lèvent des vents discrets et inodores depuis les bancs matelassés de leurs assemblées. C’est vrai qu’on peut pas croire qu’il va faire la démocratie à lui seul, et tout le monde s’en plaindrait à commencer par ses auditeurs. 

Adoncques, viré le Mermet ! Y’en a qui se rebiffent, qui se rebiquent, qui se placent dans l’angle, il y en a qui se rebelotent, qui en prennent pour dix de ders, il y en a qui ont pas l’pot, pas la patate, et il y en a qui ont pas la radio. Viré Mermet ? Et puis pour qui ?  Pour la droite ? Quelle droite, la droite oligophrène à la publicité oligoélémentaire ? Pour la gauche ? Quelle gauche ? La gauche des familles en scooter et des boy-scouts en famille ? Qu’on soit de gauche ou de droite on est hémiplégique, disait Raymond Aron. Qu’on soit à gauche ou à droite, on roule toujours trop vite, n’a encore dit personne. Daniel Mermet est viré de France Inter, y’aura peut-être encore quelques temps un répondeur perdu qui prendra des messages que personne n’écoutera plus. Finalement c’est peut-être mieux, c’était quand même vachement con la démocratie. Là-bas si j’y suis plus, c’est que je serai chez moi. J’habite en Italie, je suis anarcho-capitaliste (si si, ça existe, mais c’est un autre problème), je n’écoute plus la radio et j’espère que Mermet s’est trouvé une candide occupation de jardinier dans le Larzac.

 

Là-bas si j'y suis, émission modeste et géniale à écouter avec toutes les oreilles de la prudence et toute l'intelligence de la bouteille, c'est encore pour quelques temps sur Framce Inter de 17 à 18 heures du lundi au vendredi, et ce sont des centaines d'émissions à télécharger gratis sur www.la-bas.org, où se trouve aussi une pétition que vous pouvez signer pour faire mentir cette stupide chronique.

20/06/2006

Les petites choses. Chroniques de la haine ordinaire [1].

 

 

« C’est dans les petites choses, les petites choses tu comprends ?…» elle lui parlait d’amour.

 

 

Moi je me réfugiais la tête dans le frigo un instant quand la cour s’est ébranlée des cris hystériques de cette femme. Elle hoquetait son italien d’une voix stridente qui se faisait grave sur les fins de phrases, comme le râle libéré d’un violoncelle qui aurait pris une balle sur le mur d’exécution de l’histoire des cacophonies. Les petites choses, c’était sa litanie.

Ca faisait peur en même temps de se dire qu’il y avait là, à l’étage supérieur, une femme pour la vie de laquelle les petites choses étaient tout. Ca supposait que les grands prix Nobel, les voyages dans l’espace, les guerres atomiques, la palme d’art du festival de Conne, les guerres préventives et de religion, relatives et de prévention, la coupe du Monde de football, les grands génocides et les tonnes de pop-corn qu’on consomme devant, le désastre des grands groupes internationaux, les formidables catastrophes naturelles… pouf pouf : les formidables grands groupes internationaux, les désastres des catastrophes naturelles, les délits de grands initiés à échelle internationale, les grands délits internationaux d’initiés à échelle, les délits d’initiés à grande échelle internationale, les délits à grande échelle internationale d’initié, les grandes échelles délictuelles d’initiés, les initiatives délictuelles de grands échelons internationaux (biffer les mentions inutiles elles le sont toutes) la famine des top- models, les complots juifs, maçonniques et extraterrestres, les croisières que Diana a manquées, les robes qu’elle ne portera jamais plus, la résurrection de Jésus Christ, d’Adolf Hitler et de Madonna, la mort imminente de l’Abbé Pierre, de d’Ormesson et du Pape (non ça c’est fait), le nouveau machin de Dan Brown, la nouvelle fiancée de huit ans de Michael Jackson, le deux-cent millionième chinois qui ressemble de moins en moins à un maoïste du treizième arrondissement, le dernier truc de Bernard Henri Lévi, le dernier chapeau d’Amélie Nothomb, le dernier livre de…euh… le dernier livre, le dernier numéro payant de Libération, le premier journal en sms, le dernier tube au top cinquante européen let the music in my raging mind faith the truth and rolling the machine ahead and let your body relax with the strange fascination of the beautiful struggle en zoovoort… tout ça, et tout ce qui embrassait de trop grandes ambitions n’avait pour elle aucune importance. Non : les petites choses. Et à présent tout l’immeuble le savait.

Moi je me suis pris un yaourt sur lequel perlaient les derniers relents de fraîcheur dont le frigidaire mourant parvenait à sauvegarder l’existence : pour combien de temps ? En fermant la porte, j’ai vu une tranche de jambon virer au pétrole, et j’ai su qu’il me faudrait enterrer les morts demain matin. Le clairon dans l’âme, le petit suisse dans la main et l’oreille par la fenêtre, je suis retourné m’attabler à mon bureau : oui mon bureau est une table, étonnant non ? Les cris continuaient. Elle en était à faire l’inventaire des petites choses, et apparemment elle avait bien préparé son sujet, la garce. En face d’elle, on entendait bredouiller son supporter de mari qui, télécommande en main, baissait le son pour mieux entendre les doléances de sa femme. De l’aspirateur à la lessive en passant par les devoirs de la petite et les fleurs qu’il ne lui offrait jamais elle a terminé sur le pot de confiture périmé qu’elle laissait pourrir depuis des mois dans la porte de réfrigérateur dans l’espoir qu’il se décide à opérer, qu’il fasse quelque chose, qu’il le jette ou qu’il le mange, qu’il sauve ce qui pouvait encore l’être, qu’il fasse quelque chose, une petite chose en somme. Mais non. Et puis là ça y est, il vient d’y avoir un goal et il a à peine eu le temps d’étrangler sa joie. Elle lui a hurlé : « Tu m’écoutes ? » Ca aussi ça faisait partie des petites choses qu’elle attendait de lui, laisser traîner son oreille, laisser traîner pour elle un petit bout de son anatomie, pas grand chose, rien qui l’empêche par ailleurs de continuer à satisfaire ses appétits, ses joies de vivre en somme. Rien qui mette fin au monopole qu’il exerce sur les attributs convoités de ce corps vieilli, démangeant jusque dans ses recoins les plus velus et protubérant par-dessus l’élastique du maillot estampillé du blason de la finale de 86 au Mexique, ce corps qu’elle avait tant aimé avant qu’il se déforme. Moi je l’ai déjà vue cette femme, elle habite l’étage au-dessus de chez moi. Je n’ai rien à lui reprocher, simplement je le comprends son mari, elle n’a pas l’air tellement rigolote. On n’a pas vraiment envie de lui faire grand chose. Même une petite chose.

A mon bureau j’essayais de comprendre en quoi le Traité Constitutionnel de Valéry est une avancée historique, une étape marquante dans l’histoire des idées, un nœud primordial dans l’évolution politique face à la mondialisation : une grande chose en somme. J’aurais dû lui demander, à la voisine d’en haut, si ça l’intéressait l’avenir de l’Europe. J’aurais pu savoir au fond si elle, qui semblait hébétée et avisée sur la question pouvait me dire s’il y avait lieu de croire que Valéry a raison quand il insinue qu’il s’agit d’une grande chose. Mais elle avait l’air braquée sur les petites, obnubilée même. Aussi braquée qu’une foule face à Castro déblatérant pendant sept heures, qu’un jeune en casquette face au très filmé Sarkozy ou un actionnaire face au très clairvoyant Lagardère…( Arnaud, pas le chevalier en collant… ou alors si, mais c’est le chevalier décollant… le chevalier du Ciel… non… laissez tomber ça fait trop de références télévisuelles d’un coup. Pour ceux qui n’ont pas suivi je vous envoies la solution du rébus contre douze timbre).

Et elle avait tellement envie de le faire savoir que je me suis pris moi-même à faire avec elle l’inventaire des petites choses. « Bien sûr il y a l’argent, mais ce n’est pas l’important, c’est les petites choses, les petites choses, tu comprends ? », elle lui parlait d’amour. Après vingt minutes il n’avait toujours pas compris. Alors là je me suis dis qu’il leur fallait un petit coup de pouce faute de quoi je ne parviendrais pas à terminer ce passionnant chapitre consacré au rôle élargi des parlements nationaux dans le processus décisionnel de l’Union européenne et dont la première page serait bientôt illisible sous les triturations nerveuses dont mes mains gourdes et moites l’accablaient. Il faisait chaud, il faut me comprendre, moi aussi j’ai besoin de mes petites choses, et parmi elles il y a le luxe le calme et la volupté. Pour le luxe et la volupté j’attends que mon entreprise de gigolo décolle, c’est pas gagné. Mais pour le calme, j’espère qu’on me servira un peu plus souvent la soupe. 

Alors je me poste devant la fenêtre et je lui crie « Mais tu vas lui foutre une torgnole, non ? » Et en effet, il l’a battue à mort et j’ai été bien tranquille. Je m’en suis retourné satisfait aux tergiversations de l’ami notre Président de la Convention et j’ai pensé qu’il devait faire bien frais à l’ombre de ce grand tronc mort. La cour avait retrouvé son calme, un oiseau passait par-là en grinçant un peu. La nuit avait repris ses droits, la bise s’était levée rafraîchissant tout. Je me suis mis à penser à mes petites choses à moi. Solitaires. Et puis à ce pauvre type qui avait dû manquer la fin du match pour astiquer la joue sa mégère avec le revers de la main. Le silence ne messied pas toujours aux femmes.

10:53 Écrit par Lucas Violin dans Chroniques de la Haine Ordinaire | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |