14/08/2009

Ceci n'est pas une vieille dame

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Dessin de Jonas (2007)

Assise au Mokafé, dans les galeries de la Reine, il y a cette parlote qui m’empêche de lire. Ses yeux sont noirs comme le marc d'une prophétie inavouable. Elle dit qu’ils n’ont rien compris de la violence des hommes venus sans barbe, qu’ils ont la tête trop près du bonnet. Elle dit qu’ils sont fous, qu’ils sont nombreux, qu’ils sont déjà morts. Elle dit que les ruines sont innombrables et invisibles. Elle dit que Magritte est parti sans dire ce que c’était, mais que ce n’est pas une pipe. Elle dit qu’elle voit ce qui détachera le Ciel si ce n’est pas Dieu lui-même. Elle se lamente pour lui, pour vous, pour elle-même… Et boit son café froid au terme de ses litanies sans fin. Elle porte un béret étrange et une écharpe que le vent défait peu à peu de ses bribes de laine. Elle renonce à l’été à jamais, comme quelqu’un qui se sait éloignée déjà de son image, de l’image qu’elle a d’elle-même. Elle est une vieille dame bavarde à la terrasse d’un café brun, et elle déverse dans l’air ses mots emplis de tabac furieux. Ceci n’est pas une vielle dame, c’est l’image d’une vieille dame. Elle est morte déjà et bien plus que ne saurait être une autre que je sais loin de là, alitée et faible, qui doit sans cesse se remémorer l’histoire de sa vie avant que la vie elle-même ne se passe d’elle et de ses souvenirs. Cette autre qui se retient à son propre sort et ne lâchera pas prise. Et la pythie de pacotille parle, elle parle, et pour ne rien dire que son ignorance, elle parle comme pérore d’ordinaire les bruxelloises ordinaires. Et je m’interroge. Au fond, doit-on lui dire ce qu’a peint Magritte ? Au fond, ne le sait-elle pas déjà mais l’ignore encore. Et le vent ne détache-t-il d’elle que des lambeaux de laine ou y-a-t-il bien plus que cela ? Au chevet de celle que nous aimons et qui sait se faire discrète, ce soir là, j'avais envie de lui dire ce qu'il avait peint. Pour de vrai. Mais je me suis tu. Et je me tairai, car il ne faut pas parler des rêves à ceux dont on refuse le sommeil.

15:27 Écrit par Lucas Violin dans La Prose du Monde | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |