09/10/2008

Vingt et uns jours et l'éternité humaine.

21 jours d'un neursthénique
Les vingt-et-uns jours d'un neurasthénique de Mirbeau m'a laissé un souvenir très étrange, teinté d'admiration pour la pose bourgeoise et cynique et arrêté sur le pressentiment que ce texte, plus fort que les arrangues d'Albert Londres, plus dense et efficaces que les cris de Zola (la colonisation, les bagnards, l'Affaire Dreyfus,...) ne l'emportait- comme tout du reste- que par sa cruauté. Le genre humain aurait-il tant à boire de noir orgueil et de cruels tableaux pour assoiffer son voeu de beauté ?  

"Il y a quelques années de cela, le général Archinard, désireux d’ajouter, à sa gloire de soldat, un peu de gloire littéraire, fit paraître dans La Gazette européenne une série d’articles, où il exposait ses plans de colonisation. Les plans étaient simples mais grandioses. J’y relevai les déclarations suivantes:

« Plus on frappera coupables ou innocents, plus on se fera aimer. »

Et ailleurs :

« Le sabre et la matraque valent mieux que tous les traités du monde. »

Et encore :

«... En tuant sans pitié, un grand nombre. »

Ayant trouvé ces idées, non point nouvelles, mais curieuses en soi, je me rendis chez ce brave soldat, dans le but patriotique de l’interviewer. Ce n’est point chose facile de pénétrer jusqu’à cet illustre conquérant, et je dus parlementer longtemps. Par bonheur, je m’étais « en haut lieu » prémuni de lettres et de références devant lesquelles il n’y avait, même pour un héros de sa trempe, qu’à s’incliner. Le général n’opposa donc, pour la forme, qu’une résistance d’ailleurs assez molle, et il finit par me recevoir... Dieu sait si le cœur me battait fort, lorsque je fus introduit près de lui.

Je dois dire qu’il m’accueillit avec cette brusquerie charmante que, chez messieurs les militaires, on peut appeler de la cordialité. Cordialité joviale et ronde et plaisant à l’esprit d’un Français qui a lu M. Georges d’Esparbès. Vêtu d’un burnous rouge, il était assis sur une peau de tigre et fumait, à la mode arabe, un énorme narghileh. Sur son invitation brève comme un commandement, que j’eusse... une, deusse !... une, deusse !... à m’asseoir, sur une peau de simple mouton, en face de lui, je ne pus me défendre, en obtempérant à ses ordres, de ressentir une vive émotion ; et, à part moi, je tirai, de la différence hiérarchique de ces fourrures, des philosophies grandioses, non moins que de peu consolantes analogies.

– Pékin ?... Militaire... ? Quoi ?... Qu’est-ce que vous êtes ?...

Telles furent les interrogations rapides et successives dont m’assaillit le général.

– Territorial ! répondis-je, conciliant.

Un : peuh ! peut-être un : pouah ! sortit de ses lèvres, dans un gargouillement de mépris, et j’aurais, certes, du seul fait de mon aveu centre-gauche et amphibologique, passé un mauvais quart d’heure comme on dit, si une espèce de petit négrillon, bizarrement costumé, n’était entré, à ce moment, portant un plateau, sur lequel il y avait de nombreuses bouteilles et des verres. C’était l’heure tranquille où les héros vont boire.

Je me réjouis d’arriver à cette heure providentielle de l’absinthe.

– Gomme ?... Curaçao ?... Quoi ?... me demanda abréviativement le glorieux soldat.

– Pure, général...

Et je vis, au sourire approbateur par quoi fut accueillie cette martiale déclaration, que je venais de me conquérir la bienveillance et, peut-être, l’estime du grand Civilisateur soudanais.

Tandis que le général préparait, selon des rites méticuleux, les boissons apéritives, j’examinai la pièce, autour de moi. Elle était très sombre. Des étoffes orientales ornaient les fenêtres et les portes d’une décoration un peu surannée, un peu trop rue du Caire, à mon goût du moins. Aux murs, des armes, en panoplie, des armes terribles et compliquées, reluisaient. Sur la cheminée, entre deux vases où s’érigeaient, en guise de fleurs, des chevelures scalpées, la tête d’un jaguar empaillé mordait de ses crocs féroces une boule en verre au centre de laquelle le cadran d’une toute petite montre faisait les heures captives, transparentes et grossissantes. Mais ce qui attirait le plus mon attention, c’étaient les murs eux-mêmes. Sur toute leur surface, ils étaient tendus de cuir, d’un cuir particulier, de grain très fin, de matière très lisse et dont le noir, verdâtre ici, et là mordoré, m’impressionna, je ne sais pourquoi, et me causa un inexprimable malaise. De ce cuir, une étrange odeur s’exhalait, violente et fade à la fois, et que je ne parvenais pas à définir. Une odeur sui generis, comme disent les chimistes.

– Ah ! ah ! vous regardez mon cuir ?... fit le général Archinard, dont la physionomie s’épanouit, soudain, tandis que ses narines dilatées humaient, avec une visible jouissance, le double parfum qui s’évaporait de ce cuir et de cette absinthe, sans se mélanger.

– Oui, général...

– Vous épate, ce cuir, hein ?

– Il est vrai, général !...

– Eh bien, c’est de la peau de nègre, mon garçon.

– De la...

– ... peau de nègre... Parfaitement... Riche idée, hein ?

Je sentis que je pâlissais. Mon estomac, soulevé par un brusque dégoût, se révolta presque jusqu’à la nausée. Mais je dissimulai de mon mieux cette faiblesse passagère. D’ailleurs, une gorgée d’absinthe rétablit vite l’équilibre de mes organes.

– Riche idée, en effet... approuvai-je.

Le général Archinard professa :

– Employés de cette façon, les nègres ne seront plus de la matière inerte, et nos colonies serviront du moins à quelque chose... Je me tue à le dire... Regardez ça, jeune homme, tâtez-moi ça... Ça fait de la maroquinerie premier choix... Hein ?... ils peuvent se fouiller, maintenant, à Cordoue, avec leur cuir...

Nous quittâmes nos fourrures et nous fîmes le tour de la pièce, en examinant minutieusement les bandes de cuir exactement jointes dont les murs étaient recouverts. À chaque minute, le général répétait :

– Riche idée, hein ?... Tâtez-moi ça... Joli... solide... inusable... imperméable... Une vraie mine pour le budget, quoi !

Et moi, affectant de vouloir m’instruire sur les avantages de cette corroierie nouvelle, je lui posai des questions techniques :

– Combien faut-il de peaux de nègres, général, pour tendre une pièce comme celle-là ?

– Cent neuf, à peu près, l’une dans l’autre... la population d’un petit hameau. Mais tout n’est pas utilisé, pensez bien... Il y a, dans ces peaux, principalement dans les peaux de femme, des parties plus fines, plus souples, avec quoi l’on peut fabriquer de la maroquinerie d’art... des bibelots de luxe... des porte-monnaie, par exemple... des valises et des nécessaires de voyage... et même des gants... des gants pour deuil... Ha ! ha ! ha !

Je crus devoir rire, moi aussi, bien que ma gorge serrée protestât contre ce genre de gaieté anthropophagique et coloniale.

Après une inspection détaillée, nous reprîmes position sur nos fourrures respectives, et le général, sollicité par moi à des déclarations plus précises, parla ainsi :

– Quoique je n’aime guère les journaux, d’abord, et ensuite les journalistes, je ne suis pas fâché que vous soyez venu... parce que vous allez donner à mon système de colonisation un retentissement considérable... Voici, en deux mots, la chose... Moi, vous savez, je ne fais pas de phrases, ni de circonlocutions... Je vais droit au but... Attention !... Je ne connais qu’un moyen de civiliser les gens, c’est de les tuer... Quel que soit le régime auquel on soumette les peuples conquis... protection, annexion, etc, etc... on en a toujours des ennuis, ces bougres-là ne voulant jamais rester tranquilles... En les massacrant en bloc, je supprime les difficultés ultérieures... Est-ce clair ? Seulement, voilà... tant de cadavres... c’est encombrant et malsain... Ça peut donner des épidémies... Eh bien ! moi, je les tanne... j’en fais du cuir... Et vous voyez par vous-même quel cuir on obtient avec les nègres. C’est superbe !... Je me résume... D’un côté, suppression des révoltes... de l’autre côté, création d’un commerce épatant... Tel est mon système... tout bénéfices... Qu’en dites-vous, hein ?

– En principe, objectai-je, je suis d’accord avec vous, pour la peau... mais la viande, général ?... que faites-vous de la viande ?... Est-ce que vous la mangez ?

Le général réfléchit pendant quelques minutes, et il répliqua :

– La viande ?... Malheureusement, le nègre n’est pas comestible ; il y en a même qui sont vénéneux... Seulement, traitée de certaine façon, on pourrait, je crois, fabriquer avec cette viande des conserves excellentes... pour la troupe... C’est à voir... Je vais soumettre au gouvernement une proposition dans ce genre... Mais il est bien sentimental, le gouvernement...

Et ici, le général se fit plus confiant :

– Ce qui nous perd, comprenez bien, jeune homme... c’est le sentiment... Nous sommes un peuple de poules mouillées et d’agneaux bêlants... Nous ne savons plus prendre des résolutions énergiques... Pour les nègres, mon Dieu !... passe encore... Ça ne fait pas trop crier qu’on les massacre... parce que, dans l’esprit du public, les nègres ne sont pas des hommes, et sont presque des bêtes... Mais si nous avions le malheur d’égratigner seulement un blanc ?... Oh ! la ! la !... nous en aurions de sales histoires... Je vous le demande, là, en conscience... Les prisonniers, les forçats, par exemple, qu’est-ce que nous en fichons ?... Ils nous coûtent les yeux de la tête, ils nous encombrent et ils nous apportent, quoi ?... quoi ?... Voulez-vous me le dire ?... Vous croyez que les bagnes, les maisons centrales, tous les établissements pénitentiaires ne feraient pas de merveilleuses et confortables casernes ?... Et quel cuir avec la peau de leurs pensionnaires!... Du cuir de criminel, mais tous les anthropologues vous diront qu’il n’y pas au-dessus... Ah ! ouitche !... Allez donc toucher à un blanc !...

– Général, interrompis-je, j’ai une idée... Elle est spécieuse, mais géniale.

– Allez-y !...

– On pourrait peut-être teindre en nègres les blancs, afin de ménager le sentimentalisme national...

– Oui... et puis...

– Et puis, on les tuerait... et puis, on les tannerait !...

Le général devint grave et soucieux.

– Non ! fit-il pas de supercherie... Ce cuir ne serait pas loyal... Je suis soldat, moi, loyal soldat... Maintenant, rompez... j’ai à travailler...

Je vidai mon verre, au fond duquel restaient encore quelques gouttes d’absinthe, et je partis.

Cela me fait tout de même plaisir, et me remplit d’orgueil, de revoir, de temps en temps, de pareils héros... en qui s’incarne l’âme de la patrie."

Octave Mirbeau, les 21 Jours d'un neurasthénique, 1901 (à mon avis l'ouvrage n'est plus guère disponible que dans les oeuvres complètes d'OM, chez Buchet Chastel/les amis d'Octave Mirbeau - Tome III)

 

15:20 Écrit par Lucas Violin dans La Prose du Monde | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Tu as constaté comme moi que ces livres qui ont cent ans, parfois, nous bousculent nos petites idées ! Quelle chose plus admirable que cela !

Écrit par : pdf | 16/10/2008

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