11/08/2008

Inutile témoignage

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Peu disert, tapis dans l'ombre trop rare d'une chambre où je ne peux plus dormir qu'aux termes de suppliques, je ne ressens la vie que comme une controverse. J'ai vu hier les nuages sourds s'avancer dans la nuit gonflée de calme et j'ai entendu le craquement soudain de ces univers de nimbes et d'obscurités sacrifiés à la rencontre inutile des éléments. Inutile témoignage. Je relis une phrase dix fois sans la comprendre, quelque chose s'est passé aujourd'hui dans ma tête que je ne perdrai plus jamais, que je garderai à l'esprit. J'ai entendu cette histoire au sujet de Puccini et de sa femme Elvira trop jalouse et qui poussa une jeune bonne innocente au suicide parce qu'elle se figurait que la pauvre enfant était éprise de son mari (elle l'abordait en rue, la traitait de putain). Voilà une histoire bien étrange et sombre. Peut-être est-ce là ce qui me rend les nuages enfin si perceptibles, comme dessinés dans l'évidence, comme taillés dans la vérité des cieux. Peut-être est-ce cette certitude désormais qu'il a raison de dire qu'il n'y a que mensonge, jalousie, besoin d'assouvir son étrange désamour aux dépens de tous les autres pour éclairer un peu la vie de ceux-là. Peut-être que l'amour n'est pas le dessein du genre humain. Peut-être que l'anomalie vient de vous, Madame. Peut-être êtes vous l'alibi des nuages. Inutile témoignage. Inutile.

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06/08/2008

Tarass Boulba

Jan Saudek
"Boulba était furieusement obstiné. C'était un de ces caractères qui ne pouvaient se développer qu'au XVIe siècle, dans un coin sauvage de l'Europe, quand toute la Russie méridionale, abandonnée de ses princes, fut ravagée par les incursions irrésistibles des Mongols; quand, après avoir perdu son toit et tout abri, l'homme se réfugia dans le courage du désespoir; quand sur les ruines fumantes de sa demeure, en présence d'ennemis voisins et implacables, il osa se rebâtir une maison, connaissant le danger, mais s'habituant à le regarder en face; quand enfin le génie pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerrière et donna naissance à cet élan désordonné de la nature russe qui fut la société cosaque. Alors tous les abords des rivières, tous les gués, tous les défilés dans les marais, se couvrirent de Cosaques que personne n'eût pu compter, et leurs hardis envoyés purent répondre au sultan qui désirait connaître leur nombre: «Qui le sait ? Chez nous, dans la steppe, à chaque bout de champ, un Cosaque.» Ce fut une explosion de la force russe que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups répétés du malheur. "

"Heureux le père qui a donné naissance à un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse à dire un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse à dire un mot qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du courage, comme les éperons rendent du courage à un cheval que l'abreuvoir a rafraîchi."

Nikolaï Vassilievitch Gogol, Tarass Boulba.

Qui est Tarass Boulba ? Et suis-je, ainsi que le prétendait cet homme, le troisième fils de ce Cosaque impétueux ? Mon père n'a-t-il pas trouvé refuge dans le courage du désespoirsur les ruines fumantes de son corps,  n'osa-t-il pas se rebâtir une vie, connaissant le danger, mais s'habituant à le regarder en face ? n'ai-je pas reçu de tels enseignements ?

Illustration : Jan Saudek, photographie.

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05/08/2008

Mon continent perdu

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En ce royaume, rien ne demeure que l'assoupissement des images. Il y a la lassitude immense des insensibles qui vivent à leur côté, sans rien voir jamais dans le miroir de leurs yeux. Je vis dans ce royaume, certains jours d'été. Et je renoue avec des cordons de pluie imaginaires. Enfin, la lumière inonde l'espace et enferme le souffle indécis des objets dans une blancheur chagrine. Rien ne survit que l'éblouissement sans âme du monde dans sa propre surprise. Rien ne s'égare que l'imagination stérile des reflets. Il y a la rumeur brune qui s'imprègne dans le bleu des mers. Le sang se disperse comme la nue. Les ingénuités féminines se retrouvent dans la forme diluée des choses. L'impression est de plus en plus forte autour de cette amertume : je veux retourner parmi les méduses. Brûler encore et enfin dormir. 

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04/08/2008

Rousseau dans ma baignoire

baignoire
"Je ne vous aime point, Monsieur ; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi, votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux ; c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable ; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais, enfin, puisque vous l'avez voulu ; mais je vous hais en homme plus digne de vous aimer si vous l'aviez voulu.[...] Jean-Jacques Rousseau"

Jean-Jacques Rousseau, lettre à Voltaire du 17 juin 1760.

Je suis dans mon bain, c'est dimanche. L'eau clapote un peu encore, dans le bas de mon dos. La lumière s'est agglutinée aux persiennes. Les objets sont figés. Moi seul produit quelques ondes dans l'air ambiant : bruits, souffles, effluves, clignements, toux, râles. Je respire. La radio me renseigne au sujet de cet homme qui fut la proie de la haine et du mépris, qui ne s'en remit jamais vraiment, ni à Dieu, ni à ses amis (dont la relative traitrise est désormais enseignée aux jeunes gens du monde entier). Je pense à toute cette haine, à toutes ces lettres, à tous ces traitrises, ces maîtrises, ces mépises. Je respire. Je m'imprègne le visage de cette eau qui refuse de stagner, qui s'agrippe à ma vie, qui pénètre mes pores, mes yeux, qui flétrit mes doigts immergés. Je pense à cet homme, souvent nu, sans doute. Probablement autant que moi à ce moment. Je me dis, foutu dimanche. Et je reste là à écouter ces mots de colère, médusé par l'expression si parfaite de tant de désillusion, de honte, de regrets. Je me dis que l'ennemi du genre humain, comme disais l'autre mécréant, dût être le plus malheureux des hommes en même temps que le plus seul. Je trouve beaucoup de beauté à cette sinistre solitude. Je voudrais relire ce livre contre le genre humain, revenir un peu sur l'histoire de ces hommes aux confins de l'humanité dont la cruauté me fait, à moi, l'impression qu'ils ne sont inspirés que par la vanité la plus sournoise. Et au fond, j'aime ça. Je regarde le bouchon sur le rebord de la baignoire, le vide termine d'engloutir l'eau qui m'enlaçait. J'ai enfin froid.

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