04/08/2008

Rousseau dans ma baignoire

baignoire
"Je ne vous aime point, Monsieur ; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi, votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux ; c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable ; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais, enfin, puisque vous l'avez voulu ; mais je vous hais en homme plus digne de vous aimer si vous l'aviez voulu.[...] Jean-Jacques Rousseau"

Jean-Jacques Rousseau, lettre à Voltaire du 17 juin 1760.

Je suis dans mon bain, c'est dimanche. L'eau clapote un peu encore, dans le bas de mon dos. La lumière s'est agglutinée aux persiennes. Les objets sont figés. Moi seul produit quelques ondes dans l'air ambiant : bruits, souffles, effluves, clignements, toux, râles. Je respire. La radio me renseigne au sujet de cet homme qui fut la proie de la haine et du mépris, qui ne s'en remit jamais vraiment, ni à Dieu, ni à ses amis (dont la relative traitrise est désormais enseignée aux jeunes gens du monde entier). Je pense à toute cette haine, à toutes ces lettres, à tous ces traitrises, ces maîtrises, ces mépises. Je respire. Je m'imprègne le visage de cette eau qui refuse de stagner, qui s'agrippe à ma vie, qui pénètre mes pores, mes yeux, qui flétrit mes doigts immergés. Je pense à cet homme, souvent nu, sans doute. Probablement autant que moi à ce moment. Je me dis, foutu dimanche. Et je reste là à écouter ces mots de colère, médusé par l'expression si parfaite de tant de désillusion, de honte, de regrets. Je me dis que l'ennemi du genre humain, comme disais l'autre mécréant, dût être le plus malheureux des hommes en même temps que le plus seul. Je trouve beaucoup de beauté à cette sinistre solitude. Je voudrais relire ce livre contre le genre humain, revenir un peu sur l'histoire de ces hommes aux confins de l'humanité dont la cruauté me fait, à moi, l'impression qu'ils ne sont inspirés que par la vanité la plus sournoise. Et au fond, j'aime ça. Je regarde le bouchon sur le rebord de la baignoire, le vide termine d'engloutir l'eau qui m'enlaçait. J'ai enfin froid.

16:16 Écrit par Lucas Violin dans La Prose du Monde | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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