29/07/2008

Che vuoi ?

man ray
«Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez même mis des grâces à ce que vous avez fait pour moi, mais comme vous vous étiez payé d'avance, je pense que nous sommes quittes...

—Don Alvare est trop noble pour croire qu'il ait pu s'acquitter à ce prix...

—Si vous avez fait plus que vous ne me devez, si je vous dois de reste, donnez votre compte; mais je ne vous réponds pas que vous soyiez payé promptement. Le quartier courant est mangé; je dois au jeu, à l'auberge, au tailleur...

—Vous plaisantez hors de propos...

—Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous retirer, car il est tard et il faut que je me couche...

—Et vous me renverriez incivilement à l'heure qu'il est? Je n'ai pas dû m'attendre à ce traitement de la part d'un cavalier espagnol. Vos amis savent que je suis venue ici; vos soldats, vos gens m'ont vue, et ont deviné mon sexe. Si j'étais une vile courtisane, vous auriez quelque égard pour les bienséances de mon état, mais votre procédé pour moi est flétrissant, ignominieux: il n'est pas de femme qui n'en fût humiliée...

—Il vous plaît donc à présent d'être femme pour vous concilier des égards? Eh bien! pour sauver le scandale de votre retraite, ayez pour vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure...

—Quoi! sérieusement, sans savoir qui je suis...—Puis-je l'ignorer?...—Vous l'ignorez, vous dis-je, vous n'écoutez que vos préventions; mais, qui que je sois, je suis à vos pieds, les larmes aux yeux: c'est à titre de client que je vous implore. Une imprudence plus grande que la vôtre, excusable peut-être, puisque vous en êtes l'objet, m'a fait aujourd'hui tout braver, tout sacrifier pour vous obéir, me donner à vous et vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions les plus cruelles, les plus implacables; il ne me reste de protection que la vôtre, d'asile que votre chambre; me la fermerez-vous, Alvare? Sera-t-il dit qu'un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur, cette indignité, quelqu'un qui a sacrifié pour lui une âme sensible, un être faible dénué de tout autre secours que le sien, en un mot, une personne de mon sexe?»

Je reculais autant qu'il m'était possible, pour me tirer d'embarras; mais elle embrassait mes genoux, et me suivait sur les siens: enfin, je suis rangé contre le mur. «Relevez-vous, lui dis-je, vous venez sans y penser de me prendre par mon serment. Quand ma mère me donna ma première épée, elle me fit jurer sur la garde, de servir toute ma vie les femmes et de n'en pas désobliger une seule. Quand ce serait ce que je pense que c'est aujourd'hui...

—Eh bien! cruel, à quel titre que ce soit, permettez-moi de coucher dans votre chambre...

—Je le veux pour la rareté du fait et mettre le comble à la bizarrerie de mon aventure. Cherchez à vous arranger de manière que je ne vous voie ni ne vous entende; au premier mot, au premier mouvement, capables de me donner de l'inquiétude, je grossis le son de ma voix pour vous demander à mon tour: Che vuoi?»

Le Diable amoureux, Jacques Cazotte.

Que veux-tu ? Que voulez-vous ? Qu'est-ce au fond que la volonté ? L'infortune, le plus souvent. Un hasard qu'on s'approprie. Il faut s'armer d'un silence de mort et écouter ce râle au creux de nous, comme le clapotis de marées infernales. La volonté c'est le ressac des idées et au bout une écume un peu lasse. Le diable est dans ces détails de la mer impossible que nous formons en nous. La volonté s'échappe dans la corruption du jour qu'induit le clignement lâche des paupières. Que veux-tu ? Que veux-tu ?

Photographie de Man Ray, 1936.

11:20 Écrit par Lucas Violin dans Livres livrés | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

25/07/2008

Histoire de l'oeil

bleu
C’est dans le rouge que j’ai cessé de voir. Je n’ai pas cligné d’un œil pour autant, mais j’ai cessé de voir. Un voile a obscurci mes yeux, le sang s’est amoncelé peu à peu sur la rétine, a mouillé mes joues lentement. Puis ce fut du bleu. Méthylène sur la langue. Puis ce fut le vert de l’herbe humide qui s’imprime sur les pantalons blancs dans la chute. Et le blanc, justement. Le blanc rageur des murs qui dévorent par brancards entiers les chairs qui y pénètrent. Et le noir, enfin, de la quiétude hypothétique sous la paupière. Qui déjà, conseillait, aux fins de retrouver la tranquillité, de peindre en noir ses paupières ? Il y a une cicatrice au fond de mon œil gauche. Le souvenir d’une brutalité enfantine, d’une épée de bois qui pénètre l’âme par la seule voie possible. Ma mère a eu cinquante ans hier. Le fils que je suis n’a rien à lui offrir que ce souvenir de l’affection immense d’un enfant pour celle qui s’est tant reflétée dans cet œil miraculé.

13:01 Écrit par Lucas Violin dans La Prose du Monde | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

22/07/2008

Jacques Izoard est mort

Jacques Izoard
« Dans le caillou, le poing gelé.
Mais un cœur bat quand même
qui ne fait que répéter
soubresauts et coups sourds.
D’autres poings dans le poing
sont des pierres à la volée. »

J. Izoard, Thorax, Phi éd. 2008.

Comme si Gaston Compère ca ne te suffisait pas. Salaud ! Il y a sa photo (par Pierre Houcmant) dans tous les journaux ce matin. J'aurai manqué la chance d'une véritable conversation avec lui qui m'a gentiment encouragé de loin, un soir lointain, après une tentative de lecture en public (j'avais seize ans, j'avais des sueurs froides et j'écrivais de travers) de cette poésie (textes égarés, tant pis, tant mieux). J'aurai manqué cette conversation sur un coin de table (au "8" Place du Marché, il y a une dizaine de jours) m'étant plutôt précipité vers un lieu de poste aux fins d'envoyer à mon ami ce texte sur la mort, justement. Et voilà que Liège meurt. Liège meurt. Liège meurt.

12:01 Écrit par Lucas Violin dans La Prose du Monde | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

01/07/2008

J'irai me faire voir.

Léo
SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS par Léo Ferré

J'habite à Saint-Germain-des-Prés
Et chaque soir j'ai rendez-vous
Avec Verlaine
Ce vieux Pierrot n'a pas changé
Et pour courir le guilledou
Près de la Seine
Souvent on est flanqué
D'Apollinaire
Qui s'en vient musarder
Chez nos misères
C'est bête,
On voulait s'amuser,
Mais c'est raté
On était trop fauchés.

Regardez-les tous ces voyous
Tous ces poètes de deux sous
Et les teints blême
Regardez-les tous ces fauchés
Qui font semblant de ne jamais
Finir la semaine
Ils sont riches à crever,
D'ailleurs ils crèvent
Tous ces rimeurs fauchés
Font bien des rêves
Quand même,
Ils parlent le latin
Et n'ont plus faim
A Saint-Germain-des-Prés.

Vous qui passez rue de l'Abbaye,
Rue Saint-Benoît, rue Visconti,
Près de la Seine
Regardez le monsieur qui sourit
C'est Jean Racine ou Valéry

Peut-être Verlaine
Alors vous comprendrez
Gens de passage
Pourquoi ces grands fauchés
Font du tapage
C'est bête,
Il fallait y penser,
Saluons-les
A Saint-Germain-des-Prés.

Un jour j'irai ma peine devant, le train j'attraperai, les mains bien ouvertes je saisirai ma journée, ma chance mes hantises, j'irai me faire voir à Saint-Germain-des-Prés, les saluer. Alors ce sera fini et je serai bien content.  

12:23 Écrit par Lucas Violin dans La parole aux amis | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |