23/06/2008

Le diaphragme de Diderot

picasso-muse
« Mais qu'est-ce qu'un être sensible ? Un être abandonné à la discrétion du diaphragme. Un mot touchant a-t-il frappé l'oreille, un phénomène singulier a-t-il frappé l'œil, et voilà tout à coup le tumulte intérieur qui s'élève, tous les brins du faisceau qui s'agitent, le frisson qui se répand, l'horreur qui saisit, les larmes qui coulent, les soupirs qui suffoquent, la voix qui s'interrompt, l'origine du faisceau qui ne sait ce qu'il devient; plus de sang-froid, plus de raison, plus de jugement, plus de ressource […] Le grand homme, s'il a malheureusement reçu cette disposition naturelle, s'occupera sans relâche à l'affaiblir, à la dominer, à se rendre maître de ses mouvements et à conserver à l'origine du faisceau tout son empire. Alors il se possédera au milieu des plus grands dangers, il jugera froidement, mais sainement. Rien de ce qui peut servir à ses vues, concourir à son but, ne lui échappera ; on l'étonnera difficilement ; il aura quarante-cinq ans ; il sera grand roi, grand ministre, grand politique, grand artiste, surtout grand comédien, grand philosophe, grand poète, grand musicien, grand médecin ; il régnera sur lui-même et sur tout ce qui l'environne. Il ne craindra pas la mort, peur, comme a dit sublimement le stoïcien, qui est une anse que saisit le robuste pour mener le faible partout où il veut ; il aura cassé l'anse et se sera en même temps affranchi de toutes les tyrannies de ce monde. Les êtres sensibles ou les fous sont en scène, il est au parterre ; c'est lui qui est le sage. »

Diderot, Le Rêve d'Alembert.

S’abandonner à la discrétion du diaphragme… quel plus beau pressentiment de l’échec qu’encourrait l’homme futur… et qu’incarne l’homme du XXIème siècle ? Les membranes multiples qui nous entourent à chaque instant, chaque minute, les médias immédiats et intermédias, les écrans, les films plastiques, latex, caoutchouc, condoms, les cordes sensibles de la fiction mémère, l’assistance respiratoire climatisation automobile, GPS - sentiment virtuel qui repositionne ton cul, ta tête, tes jambes, tous ces trucs qui te procurent faussement de la joie, du plaisir, de la jouissance pour te faire oublier ce que c’est que saigner, juger, s’ingénier à la poursuite d’un but, réviser la réalité. Plus rien, de nos jours, n’a un goût dégueulasse. Rien n’émeut qui soit vrai. C’est le péril de notre temps : nous avons bouleversé la sensibilité, nous l’avons voulue idiote, veule, servile, univoque.

Huile de Pablo Picasso, Centre Georges Pompidou.

14:59 Écrit par Lucas Violin dans La parole aux amis | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Quand je passe sur ce blog, mon lait tourne (authentique).

Écrit par : SurLeCul | 02/07/2008

il passe donc encore des gens par ici ! mais qui ?

Écrit par : Lucas Violin | 02/07/2008

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