12/09/2007

Déport

Même si tout m’éloigne de cette destination, je tends vers elle, irrémédiablement. Il ne nous avait pas fallu longtemps avant de faire notre deuil du voyage. Le voyage n’avait jamais pris court, il n’avait jamais débuté, pas un instant. Nous n’étions que dans un déplacement, une déportation, rien d’autre. Et rien ne nous ramènerait jamais à ces heures merveilleuses où nous rêvions, planifiions et organisions la fuite. Il ne nous était pas davantage possible de nous départir de cette cadence que nous imposait sans ménagement la marche des choses. Cette marche invraisemblable, militaire on pourrait dire cela, on pourrait dire d’autres choses, pas mal d’horreurs aussi, mais on ne dira rien, rien de plus que ceci : cette marche invraisemblable, elle ne ressemblait à rien d’humain, rien que nous aurions pu initier. Le premier pas ne nous appartenait plus, on ne foulait pas un pavé en conscience. La cadence était forcée, le pas de course, le trot, les bonds : ce n’étaient que les préludes d’une chute exténuée. Le pèlerinage dans la nuit ne s’achèverait qu’une fois les dernières jambes coupées. Peut-être, au mieux, portera-t-on plus loin les troncs laissés au bord de la route. Peut-être acheminera-t-on les têtes encore un peu au-delà de nulle part. Qui sait ? Mais le voyage a cessé dès le mot prononcé. Je rêve souvent la nuit de la fuite interrompue, de mes jambes qui se dérobent, de ma tête qui frappe le sol. Mon corps se répand, explose sur le tarmac, ma main s’écorche et j’ai dans la bouche le goût du sang de mon enfance. Et sous mon corps lâche, le monde tourne à pleine vitesse, et je ressens sa véloce puissance contre mon inertie. On nous a conduit la nuit dernière à l’orée d’un bois épais, si dense que l’on n’y respirait qu’avec insistance. On nous a fouetté les jambes, poussés à pénétrer au milieu de ces arbres noueux qui absorbaient l’air sans le rendre jamais. On a lâché après nous les chiens, les loups à tête d’homme, les soldats et leurs torches. On a veillé à nous donner quelque avance et vainement certains se sont précipités croyant encore la fuite possible. Je serrais contre moi un livre dont les pages sont toujours blanches. Je n’ai pas couru, je ne pouvais courir. J’ai marché un court instant avant de perdre pied. Mon esprit n’était plus au voyage, je ne voulais plus fuir que devant des poursuivants que j’aurais élus. Ils m’ont trouvé au sol, couché sur le dos, les mains sur mes genoux sans force, sur mes cuisses molles, mes mollets glacés, et ils m’ont dévoré.      

20:31 Écrit par Lucas Violin dans La Prose du Monde | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Le Bal des Pendus (AR) Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.


Oh ! voilà qu'au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre :
Et, se sentant encor la corde raide au cou,


Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.

Écrit par : Bardamu | 15/09/2007

JE N'EN PEUX PLUS


"Lire Hegel jusqu'à ce qu'on le comprenne est une discipline qui équivaut à se flageller jusqu'à ce qu'on devienne possédé par le Saint-Esprit'' (Jean-Luc Gouin, Hegel ou de la raison intégrale, Bellarmin, Montréal, 1999, p.84).

Écrit par : Bardamu | 18/09/2007

cette putain de crise en B. fait que tu es meut ou quoi ??

Écrit par : pdf | 12/10/2007

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