11/07/2007

Le livre de Monelle de Marcel Schwob.Mes nuits noires.

GuyLemaireMonelle

Image extraite du film Broken de Guy Lemaire, artiste Liégeois.

Il existe encore, quelque part, quelqu’un qui a dans les mains un exemplaire du Livre de Monelle de Marcel Schwob, dans cette édition du livre de poche et qui se tient à une terrasse de café. Il existe encore cet homme, devenu anonyme. Il est vêtu de noir, ses cheveux sont gonflés des effluves du sel de l’Adriatique, il tient dans sa poche un révolver gorgé d’encre. Il est de retour parmi nous. Assassin ordinaire, inconnu, discrétion, éphémère. Si vous l’apercevez, ayez la gentillesse de la rappeler à la lumière. Il ne s’agit que de mon double amnésique et heureux qui s’est échappé d’au-dedans de moi, qui se joue de moi en bon fantôme du temps présent. Je le retrouverai un jour, m’assoirai à ses côtés pour un thé indien ou une bière. Il restera là à me sourire comme on sourit à ses reflets involontaires. Je n’évoquerai plus rien déjà à cet homme qui me ressemble. J’ai perçu sa présence à mes côtés la nuit dernière. Il a fermé la porte sans faire bruit avant que je n’ouvre les yeux. Son parfum se distillait encore au cœur du mien. Il est parti dans la froidure que laissait échaper l'entrebaillement de la porte. Il est parti rejoindre Monelle. Il est parti se noyer dans sa multitude. Dissoudre sa peine dans l'absence, dans le désordre des identités, dans le silence administratif de la mort de nos doubles. Il reviendra, cependant.Ange indivisible par quoi s'expriment les souvenirs défunts.

« Et Monelle dit encore : Je te parlerai des choses mortes.
Brûle soigneusement les morts, et répands leurs cendres aux quatre vents du ciel.

Brûle soigneusement les actions passées, et écrase les cendres : car le phénix qui en renaîtrait serait le même.

Ne joue pas avec les morts et ne caresse point leurs visages. Ne ris pas d'eux et ne pleure pas sur eux : oublie-les.

Ne te fie pas aux choses passées. Ne t'occupe point à construire de beaux cercueils pour les moments passés : songe à tuer les moments qui viendront.

Aie de la méfiance pour tous les cadavres.

N'embrasse pas les morts : car ils étouffent les vivants.

Aie pour les choses mortes le respect qu'on doit aux pierres à bâtir.

Ne souille pas tes mains le long des lignes usées. Purifie tes doigts dans des eaux nouvelles.

Souffle le souffle de ta bouche et n'aspire pas les haleines mortes.
Ne contemple point les vies passées plus que ta vie passée. Ne collectionne point d'enveloppes vides. Ne porte pas en toi de cimetière. Les morts donnent la pestilence. »

 

Marcel Schwob, Le Livre de Monelle.

11:00 Écrit par Lucas Violin dans Livres livrés | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

09/07/2007

Le temps ne respecte plus rien

racines

Le temps ne respecte pas ce que l’on fait sans lui. Il avait dit. Il avait dit beaucoup d’autres choses, par ailleurs, mais celle-là était dans le marbre de mon cervelet. Il n’était pas question de décevoir le temps, naturellement. C’était acquis. C’est pour cela qu’il ne s’acquittait jamais de ses nuits, qu’il gagnait toujours un peu plus sur le jour, qu’il ne semblait plus à ses yeux que la nuit n’était qu’une évocation. Le temps ne s’égarerait plus désormais, nulle part. Dans nul espace vide comblé de stupeur et de déraison, sur nulle scène, sous peu importe le Ciel, cet impur amoncellement de vapeurs pestilentielles (HAMLET le patient ZERO de la dépression du sens). L’absence, son absence voilà qui éclairait définitivement la fatale perte de signification dont était sujet cet été et peut-être même l’époque. Un triple pontage cardiaque - Implanter une veine ou une artère servant de pont entre l’aorte et la partie du vaisseau coronaire située en aval de l’obstruction – TROIS FOIS. La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste en dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leur mode d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J’étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Il y a maintenant les racines de son cœur qui s’égarent en d’infinies circonvolutions tout autour de moi. Je le vois entouré de ces tentacules immenses. Il y a Rilke avant Sartre et Hoffmanstahl aussi dans la lettre de Lord Chandos. Artère, pontage, le temps. Quel mot prend encore sens dès lors que la nausée nous vient lorsqu’on le prononce ? Qui peut encore croire que tu aurais pu mourir ? Que le temps te manque de respect à ce point ?   

13:19 Écrit par Lucas Violin dans La Prose du Monde | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |