29/04/2007

NEMESIS

NicolasSarkozy

Dans Vues sur l’Europe, publié en 1939, Suarès met en garde l’Europe face aux prétentions germaniques, à quelques dérives philosophiques (il incarne à lui seul les ambiguïtés d’une exégèse de Nietzsche) qui s’inscrivent dans un Moment unique de l’histoire. Moment d’anomalies, dira-t-on plus tard, de doute et d’incompréhension. Un besoin d’intellectualiser la riposte parce qu’on n’a pas senti l’odeur de la mort. Suarès n’est pas de cette trempe là. Il avait compris. Et bien avant d’autres. Sa réponse au nazisme est culturelle, propagande du génie. C’est une réinvention du poing dans la gueule, c’est une plume pour tuer. Voici comment se clôture ce recueil. Il me semble nécessaire de relire ce texte. 

 

NEMESIS

 

« Peut-être le génie grec ne s’est-il jamais exprimé par un plus beau symbole ; et il n’en est pas un qui le sépare plus profondément de la nature allemande. Némésis accompagne la pensée grecque comme l’ombre qui, doublant la lumière, relie fatalement le monde humain à la sphère des dieux. Némésis est présente chez les Hellènes dans tout le temps de la liberté grecque et ne s’en efface que pour disparaître avec elle.

Némésis est la vengeance invisible et fatale que Zeus, le père des dieux, tire de l’homme qui l’offense. L’orgueil violent est la pire offense que l’homme puisse faire aux dieux et la plus contraire à la raison. Par où elle est inexpiable et porte son propre châtiment. Ici, l’intelligence grecque, au-delà de la morale, touche au fond du mystère.

Zeus est le maître de Némésis : elle est sa fille secrète ; on ne sait où elle vit, sinon dans sa pensée : elle y dort, tant qu’il ne la darde pas sur l’homme coupable. Elle est lente et plus terrible que la foudre. Elle est bien plus puissante en ses effets ; car elle ne frappe pas un seul coup : elle le prolonge jusqu’à la destruction de l’impie. Zeus le père tient seul cette fille sublime et seul en dispose : elle ne connaît que lui. Elle est le châtiment qu’il inflige au mortel imprudent qui s’égale aux dieux et prétend les surpasser. Car se croire l’égal d’un grand dieu, c’est prétendre à se passer de lui et à le rendre inutile. L’homme que l’orgueil de sa force égare est la proie d’une force stupide, où sombre son intelligence. Force, cet éclair misérable entre deux nuits ? Il faut même que le mortel ne soit pas intelligent pour se livrer à une telle illusion, et si vaine. Et le manque d’esprit n’explique pas tout : loin de là, l’orgueil forcené est la fièvre d’une mauvaise conscience. Point d’orgueil outré qui n’aille avec la haine et le mépris des autres. Point d’orgueil outré qui n’outrage et ne conduise à tous les excès de la cruauté. Il en est de l’orgueil forcené comme de la sensualité sans règle : l’une et l’autre de ces voluptés mène aux délices féroces de la destruction de celui qui s’y livre. Qu’il triomphe, en apparence, tant qu’il voudra : il est la poire de sa délectation sanglante et ne peut la satisfaire que dans une extrême méchanceté : ordure et crime, mépris et sang.

Le mortel qui passe toutes les bornes de son devoir envers les autres hommes est au regard de Zeus, père de tous, exactement dans le rapport du damné avec le Dieu de l’Evangile. La violence est sa folie. Œdipe s’arrachant les yeux pour échapper à la vue de son infortune est mille fois moins aveugle que l’odieux despote qui exulte de son propre aveuglement. Quand il est venu là, le monstre d’orgueil est atteint de la maladie inexpiable que les grecs appellent « l’Hybris » : c’est l’excès qui se complaît en lui-même, dans la méchanceté, le mépris, les outrages, les massacres, les forfaits où s’exerce sa scélératesse. L’homme atteint d’hybris se fait une règle de n’en avoir plus aucune. Il est l’inhumain par définition. Et il se rue toujours plus avant sur la voie de la démesure. Mais c’est un chemin dans une boue de sang, qui glisse et qui descend. Zeus le Père, loin de retenir le monstre sur la pente, l’y pousse ; il le presse de poursuivre ; il allume dans cette conscience gangrenée la rage de passer en tout la mesure du mal, et la mesure même de la démesure. Il lui souffle les résolutions les plus contraires à tout ce qui est juste, tout ce qui est bon, tout ce qui est humain. Il visite ses rêves, pour qu’il en accomplisse l’horreur dans tous les crimes. Enfin, il le lance à toute vitesse sur la pente du gouffre et quand il est à l’extrême bord, le Père darde Némésis, sa vengeance, la foudre invisible de son esprit. Tout est alors fini, en ce monde, pour le monstre : son hybris l’a mené jusqu’à l’abîme, et Némésis l’y précipite.

Tombe, misérable. Tombe sans retour, sans recours et sans fin. Va te broyer au fond du fond ; crève par le milieu du corps. Mais ne crois pas que tu sois quitte : l’autre monde te guette, celui de ta damnation. Tu ne meurs pas d’un coup, ni de deux ; tu survis au contraire. Nourris-toi de tes infâmes entrailles. Bois et mange les poisons dont elles sont pleines. Repais toi de ta méchanceté et de ton stupide néant. Jouis, damné, jouis de ta démence. Il faut que tu meure une infinité de fois pour une, et ce sera trop peu barbouilleur de gloire, pour tout le mal que tu as fait. Connais enfin ton horreur, monstre. Némésis te tient par la peau de cou, gibier de l’enfer, par la nuque et la casque de de ta tête, plein de maléfices et de vers.

Némésis ne te lâche pas. Il faut que tu meures éternellement d’avoir été toi et de toujours l’être. Sois le supplicié de tous les supplices : jamais assez, gorille roi. Apprends, gorille, ce qu’il en coûte de s’être pris et donné pour un dieu.

Souffre. L’homme te verras souffrir et tu souffriras. On ne te fera pas grâce. Et toi-même, à la fin, ne te la feras pas. »        

 

André Suarès, dernières pages de Vues sur l’Europe, Cahiers Rouges, Grasset, 1939.

 

12:42 Écrit par Lucas Violin dans Livres livrés | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Excellent rappel du texte de Suarès, auteur très oublié. Ah, la Némésis !

Écrit par : di folco | 28/05/2007

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