15/04/2007

La simple journée d'un promeneur fatigué

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Le soleil agit comme un révélateur sur le pavé. Ses anciennes plaies se réveillent. S’y dessinent ici des marelles, là des mains d’enfants, ailleurs la longue traînée d’urine d’un ouvrier. La journée s’annonce bruyante. L’après-midi, dont on surprend déjà quelque image, est debout sur le promontoire du Monde comme un nageur dont les muscles se bandent sur le plongeoir immobile d’où la chute est infinie. Les voyageurs - car il y en a – s’effraient de leurs sédentarismes perdus à force de mains tendues. Des mains de femmes nous agrippent jusqu’au bout du monde, depuis la nuit des temps. La fin de l’Espace devrait nous être désignée du doigt de ces mains de femmes. La seule religion révélée valable pour moi c’est celle de la limite. Nombre limité de mots, de verbes, de possibilités humaines. Nombre impur, infini désolé. Copie sur elle-même d’un tronçon de rêve. Toujours le même rêve affligeant. Toujours les mêmes pavés. Toujours les mêmes mots pour s’aimer au réveil. Les voyageurs, car il y en a surtout ici (c’est ce qu’on appelle singulièrement les lieux de passage ou de transit), sont innombrables, eux. Ils sont même parfois les multiples d’un seul, infinies copies des étapes d’un unique voyage. Postures de chair. Le voyage est arrêté, ses électrons s’écrasent les uns aux autres dans un fracas énorme. Ce sont les bruits de leurs pas qui résonnent au fin fond de l’univers. Le voyage est arrêté, mais ils sont en marche, sans relâche, pour en faire une éternelle représentation. Jamais un seul ne pourra s’immobiliser et dire, regardant sa conscience dans les yeux : « je suis arrivé, c’est la fin du voyage, je suis ici ailleurs et chez moi. » Moi je déambule, je regarde le pavé que je foule. Je suis un promeneur, pas un voyageur. Mon itinéraire est humble, discret. Je tourne autour de façades décrépies qu’un rayon de soleil rend inestimables. Arrivé devant une vitrine, je vois la couverture d’un catalogue exposé sur quoi est écrit : « De retour sur les plus belles plages du Monde » avec la photo improbable d’une bande de sable blanc que vient violenter une mer turquoise. Et c’est là que j’ai compris. Ca m’est tombé dessus comme une mauvaise idée. Ils savaient. Ils savaient et on m’avait tenu à l’écart de toutes ces choses qui rendent heureux. J’ai su qu’ils avaient retrouvé des paradis dont je ne savais rien, dont les noms me semblaient par trop extraordinaires pour avoir été conçu par d’entre les nôtres. Je me suis précipité à l’intérieur de la boutique, j’ai acheté le précieux catalogue. Les pages étaient blanches.

22:42 Écrit par Lucas Violin dans La Prose du Monde | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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