20/03/2007

Impossibles pour vivre. Inventaire pour de rire.

cherchez

Mes impossibles, je me joins à vous, je vous rejoins encore et toujours. Nous nous réalisons. Si je suis c’est que le néant s’exprime aussi. Chercher, un cercle étant donné à construire par un nombre fini d’opérations, un carré ayant une aire équivalente , en ne se servant que de la règle et du compas. La quadrature du cercle on en doit la résolution rêvée à Jean Pierre Aimé Lucas, qui se targua dans son « Traité d’application des tracés géométriques aux lignes et surfaces du premier degré ou principes sur les relations des première et deuxième puissances » mais en 1892 Lindemann démontra la transcendance du nombre π et par là l’impossibilité de cette construction… C’est à Queneau que l’on doit l’exhumation de ce fou littéraire, au style incroyable : « J’ai donc dû, je le répète, à l’imitation du chirurgien, rechercher dans l’intérieur du cercle ses principes organiques, que j’ai été assez heureux pour découvrir ; sa charpente osseuse se retrouve dans la présence des quatre carrés de parfaite égalité ; la moelle de ses os, qui est la partie la plus subtile, est représentée par les sections de quadrature ; les parties nerveuses et musculaires sont indiquées par le tissus du carré de la quadrature ; la chair est représentée par l’aire du cercle ; le centre de cette courbe réuni son cœur et sa tête ; enfin, les droites qui déterminent les sections angulaires de quadrature, en sont les artères qui vivifient les chairs et viennent par conséquent polir la peau, représentée, ainsi que je l’ai déjà observé, par le périmètre. »  Cherchez, ma vie étant donnée, offerte en cadeau, en partage, puisque je n’en aurais que des usages impropres, cherchez donc à construire par un nombre fini d’opérations, la cage qui convienne à mon esprit de guetteur de fusées (le métier de Paulhan était guetteur d’avions !), cherchez, cherchez donc que j’arrête de tourner, trifouillez sous la calotte, oui là. Vous trouvez quoi ? Mes impossibles, ma quadrature, ma semaine de trois dimanches [ô je hais les dimanches, il me faut partir chaque dimanche, loin dans tes yeux]. La semaine de trois dimanches confer « The narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket », de Allan Poe où par un savant calcul notre héros démontre cet impossible pliage du temps et épouse celle qu’il aimait et dont le père avait dit « Vous l’épouserez, la semaine des trois dimanche ». L’épouser quelle idée, démolir le réel pour une femme, est-ce bien raisonnable ? Démolir le réel ? « Le temps des hommes est l’éternité pliée » écrit Cocteau dans la Machine Infernale. Ô je voudrais souvent vivre dans cette Nouvelle de Marcel Aymé dans le Passe-Muraille, où les jours à vivre sont aussi à vendre, comptés, marchandés sur les lieux de prostitution des légumes, les marchés à la volaille et la viande, où l’on peut si on est riche, vivre 85 jours par moi, où l’on peut aussi, si on veut, au désespoir, vendre son carnet de vie et ses jours, tous ses jours. L’heure tourne dans le vide. Le temps s’échappe par où déjà ? Et puis il y a la Montre Parfaite, dans les Sommeils de Hardellet : « A part quelques esquisses d’une authenticité douteuse, l’œuvre de GA Slade se résume à un tableau de 1,80 x 1, 30 m figurant actuellement dans la collection Berg de Philadelphie. Il est intitulé : La montre parfaite. Slade mit quatorze ans pour l’achever (après maintes études qu’il détruisit) et mourut sans deviner le sort réservé à son chef-d’œuvre. Berg ne le céderait pas contre des millions, mais le mais le manque de références ne permet pas de coter sa valeur – sa valeur marchande, bien entendu. La toile représente une montre sous tous ses aspects, sous tous les angles et, cela va sans dire, à toutes les heures du cadran. Elle est totale en ceci que vous la voyez non seulement de face, de dos, de trois quarts, de profil, etc., mais encore jusque dans les plus infimes rouages de son mécanisme intérieur. Slade devait peindre en transparence pour faire coexister sur la surface restreinte, les innombrables apparences de la montre par rapport à chacun de ceux qu’il supposait la regarder. Le miracle est qu’il y parvint – et l’exténuante difficulté de la tâche nous laisse confondu. A ses rares confidents, il avouait : « Imaginez quelqu’un qui sans bouger tournerait autour d’un objet, qui le saisirait en entier dans sa durée, qui obtiendrait un compromis entre l’immobilité et le mouvement – et vous excuserez peut-être ma folie. La connaissance m’apparaît dans un cercle dont le centre coïncide avec tous les points de la circonférence ». De tels propos ne pouvaient qu’accroître le discrédit qui le frappa de son vivant et même après sa mort. La perfection de la toile procure le vertige. Parmi l’inextricable (au premier abord) mélange des motifs superposés, tout à coup, surgit l’une des montres possibles. Mais à peine la distinguez-vous qu’une autre la remplace – La même pourtant. Alors, avec de la patience et un rien de chimère dans les yeux, vous devenez cet être unique et multiple spectateur placé aux quatre points cardinaux, ce privilégié qui rassemble en un instant perpétuel la course circulaire des aiguilles. Le fait que Slade ait choisi pour sujet de sa toile l’instrument qui concrétise le temps ajoute encore à son prestige. Mais cette toile, il ne la vendit que trente dollars avant de mourir d’une cirrhose du foie dans un sordide garni de Harlem ». Le tableau est complet, la boucle bouclée, la course contre la montre le tour du Monde en 80 jours évoqué, il n'y a plus de vie, plus de vérité, plus d'amour, que des subterfuges « Où en sommes-nous avec le Temps, Monsieur Gide ? » (Arthur Cravan). Nous sommes en fuite, Arthur, en fuite. Et loin devant.

17:52 Écrit par Lucas Violin dans Livres livrés | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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