16/03/2007

Le silence des Pachydermes.

henein

Je lis les Oeuvres de Henein et il y a urgence à vous en toucher un petit mot.

Pour ses poèmes immenses; pour son amour de Michaux; pour sa clairvoyance sur la fonction de la poésie qui "consiste à dénaturer la nature"; parce qu'il partage la pensée de Breton et Diego Rivera qui ont une "trop haute idée de la fonction de l'art pour lui refuser l'influence sur le sort de la société" et se fonde pour se faire sur cette image merveilleuse : "Il y a symétrie totale entre le libre développement de l'imagination artistique à laquelle nous devons nos principales raisons d'écrire et la nécessaire adaptation des régimes et des choses aux besoins grandissants de l'homme, pour laquelle nous n'avons que trop de raisons de comabattre". Parce qu'il est sombre, lumineux, dangereux et fonceur, parce que c'est un écrivain un vrai. Au fil de ses récits, de ses poèmes, et surtout de ses essais, articles et pamphlets, où il ne se fait pas prier pour encorner Morand, le Céline des Bagatelles, et même La Fontaine et La Bruyère (eh oui...) on se prend à rêver le surgissement soudain d'une intelligence nouvelle, de celles que seul Bonnefoy pouvait encore célébrer dans une préface des plus belles. En bref, Henein, un génie pratiquement ignoré (ah si, une première page du Monde des Livres au printemps dernier... une célébration, tu parles... quelle misère...). Je vous volerais tout si mes mains saisissaient les mots, cher Monsieur.

 

PENDANT QUE TU RESPIRES

 

pendant que tu respires

je m’entoure de créneaux et de pervenches

d’enfance ingrate et de soieries

de tout ce qui permet de te surprendre

dans la rue basse où ton souffle se coupe

 

pendant que tu respires

je m’entoure de précautions glissantes

et de haies primesautières

et d’amertume ensoleillée

je m’entoure de tout ce qui simule la séparation

et ne fait que simuler

 

pendant que tu respires

je brouille tes prénoms possibles

aux doigts vacants des cascades

je te disperse de bon matin

je dilapide ton bien avant qu’il ne se forme

sur les places des villages désuets

dans les serres attardées de l’anémie

et tout là-bas,

en des pays profanes dont la paresse

longe de près la courbe de ton épaule

et tout ici,

à l’heure où l’esplanade

et la promesse ne font qu’un

je dilapide ton bien

je m’appuie sans réserve au garde fou de ton souffle

qu’il s’interrompe ou s’élance

qu’il me désigne ou m’ignore

et il me semble que pour la première fois

ma dépendance et ma liberté

se toisent sans se haïr

 

…………..

qui a dit que la nuit était noire

la nuit est derrière nous

et tu dors par mégarde

à travers les signes

qui s’ébauchent dans l’air

et qui n’attendent qu’un signe de toi

pour brûler les hommes

comme on brûle une station périmée

mais rien de tel n’aura lieu

pendant que tu respires

rien de tel n’aura lieu

aucun défaut n’est à la taille

de ton armure

de l’armure de beau temps

où ton sommeil s’exalte

rien de tel n’aura lieu.

 

In Le signe le plus obscur, Georges Henein. 1977. Un poème qui connaît au moins trois variantes.

Et puis lisez les Œuvres de Georges Henein, Denoël, 2006… c’est immense et sans concessions.

11:25 Écrit par Lucas Violin dans Livres livrés | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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