28/12/2006

Chroniques de la haine Ordinnaire [4] Un pot de Compote

-haineordinaire4

Un pot de compote. Cette année, c’était un pot de compote. Le suspense était prégnant dans les chaumières en ce soir de réveillon, chacun redoutait l’instant fatidique du déballage. Il n’y avait pas un irrésolu qui soutienne le regard consternant des fiers commanditaires de ces dizaines d’espoirs gâchés sous emballage. Et pourtant chacun savait que tantôt des oursons souriants sous un papier brillant et scintillant rouge et vert, tantôt des sapins imprimés roses  dans un décor jaune fluo se déchireraient pour découvrir d’irréparables gageures saint-sylvestrienne. Mon frère avait déjà expié en exhumant de dessous ces momifications de pacotille le cadavre d’un vieux bonnet surprise, de ces bonnets rigolard ornés de deux cornes qu’on n’oserait arborer qu’en famille. Ma sœur elle-même n’avait pas été épargnée : on avait osé lui refourguer un cadeau bien connu déjà de tous puisqu’il avait été réemballé deux fois déjà après qu’on eut feint de l’oublier sous un divan et qu’il regagne donc le fameux tiroir des cadeaux indésirés et donc recyclables. Elle a donc enfilé sans faiblir les pantoufles à tête de Mickey et dit merci. Ma sœur ne se démonterait pas pour si peu. Et d’ailleurs, je ne suis pas en reste non plus. J’ai fièrement remisé mon pot de compote dans son emballage et je l’ai déposé au fond du sac dans lequel s’entassaient une heure plus tôt les cadeaux que par dizaine j’avais choisis, achetés, chéris et emballés à destination de ceux qui me semblaient mériter cette attention, cette marque d’affection. Ce qu’on appelle se démener ou encore se casser le cul. Bilan de la soirée : pour avoir satisfait dix personnes par mes présents finement sélectionnés et amoureusement posés bas le sapin, je m’en tirais pas trop mal avec un pot de compote et un slip sans compter les quelques dringuelles et autres étrennes aussi vite bue et dilapidées qu’un plateau de dégustation de boudin dans une grande surface soudanaise. Et à propos de boudin, mon pot de compote se dégustera sans doute en compagnie de l’un d’eux, en ces périodes de fêtes, la ronde des boudins fait florès sur tous les marchés de Noël du Royaume. Il faut bien que le corps exulte, et puis nous savons que les nourritures spirituelles n’ont plus le goût d’autrefois. Remarque pour plus tard aux gens qui m’aiment ou qui le feignent : Mon truc à moi c’est la littérature mais pas seulement. En vrac, auraient fait mon bonheur la dernière Biographie d’Antonin Artaud, le livre Dans la Nuit de Bicêtre, les œuvres complètes de Claude Simon ou à tout le moins un de ses romans, le dernier album de Katie Melua, le dernier album de Voulzy, un billet de train pour Paris, une place pour le Cirque des Mirages, des capotes à la myrtille, une plante verte, un abonnement à Aqualibi, un joli coupe papier, une loupe, une photographie de Walt Whitman proprement imprimée et encadrée, une mallette élégante, une photo de Pierre Desproges, l’anthologie de la poésie réalisée par Philippe Jaccottet, un survet’ pour aller courir. Ce qui m’aurait touché aussi c’est un geste du Père Noël, un truc un peu unique et qui ne se produit pas souvent… un mot de Thierry Loisel au bas d’un article sur Slataper, par exemple. Et ça s’est produit. Depuis lundi je me dis que je pourrais me flinguer à cause d’un pot de compote, si je n’avais pas une bonne étoile…    

 

 

21:32 Écrit par Lucas Violin dans Chroniques de la Haine Ordinaire | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

19/12/2006

About what will never happen

Honte

Leurs yeux sur nous pour nous couvrir de honte.

Tout est littérature, même le mépris que je lis au fond de mes propres yeux dans le miroir. De ce qui se réapproprie, de ce qui se consume dans le noir, de ce qui s’abreuve de silence, de ce qui s’effondre sans bruit - comme un corps dénudé sur le sol d’une salle de bain- de ce qui s’illumine un instant seulement- les feux d’un avion à travers le velux- de tout ceci le poème ne dit rien. Il ne dira jamais rien. C’était un poème écrit comme ça, du bout tremblant d’un doigt sur un clavier sanglant. La main se vidait de sa prose comme de sa vie, l’hémoglobine encore chaude collait, les lettres peu à peu s’effaçaient. La main devenait aveugle. Il faudrait la prose du monde pour y songer un peu. Pour songer à cette chute. A cet homme qui se traîne dans un demi coma jusqu’à son bureau pour écrire à ceux qu’il aimait à tort. Jadis. Là, maintenant et ici, tout ceci ne semble plus rien vouloir dire. Devant le miroir je vois ployer les genoux, le verre se briser entre mes doigts tandis que la drogue se propage et me tend tout entier vers la brisure, je vois mes lèvres se refuser aux suppliques de l’agonie que mes mains fileront plus tard, sur un piano impur, je vois mes bras me traîner encore jusqu’à toi, là, sur le bureau, dans ce cadre sur cette photo, et je vois tes yeux sur moi pour me couvrir de honte. Ils me parlent de tout ça, ils me parlent de ce qui ne se produira jamais. Et plus rien ne saigne en moi. Pas un souvenir. Fin de la prose. Oreiller brûlant. Lit vide. La matinée n'est plus qu'un tronc mort derrière la fenêtre, un tronc mort trop illuminé, un tronc que la nuit a jeté en pâture au jour. Il est tard déjà. Je me lève. 

21:23 Écrit par Lucas Violin dans La Prose du Monde | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

09/12/2006

 Un homme debout

Christian

Christian a des yeux étranges, l’iris en est noire ébène et cerclée de bleu. Lorsqu’il me parle pour la première fois, sa voix tremble un peu, sa bouche est encore figée dans l’air froid que pousse le vent au dehors, et qui s’est amoncelé autour de lui. Au dehors, dans cet au dehors là, ce jour là-même dont je vous parle, c’est la Pampa immense qui est là, des guanacos jouent à se poursuivre dans la prairie toute proche, une grande verrière ouvre sur cette peinture dont les bourrasques brouillent les contours. Et donc il s’est assis près de moi dans ce restaurant perdu au beau milieu du Parc de Torres del Paine, à dire exactement au Chili, et Christian me parle à moi seul qui ne l’écoute que distraitement tant je reste fasciné par son profil et je reste interdit tant il ressemble à Joë Bousquet ce profil. On ne se quittera plus. Quatorze jours aux confins du monde, jusqu’au Cap Horn, jusqu’à Santiago, jusqu’à ce que débordent les yeux. La fatigue creuse les siens lorsqu’il rit ses paupières remontent- et ses joues- et ses yeux roulent. Il me dit vous encore ; bientôt il me dira tu et m’autorisera à en faire autant. Ca a très peu de sens. Et à vrai dire à ce moment-là ça en prend pourtant même beaucoup trop l’air. L’air d’avoir un sens. L’insensé ressurgit quand il me prend le bras et qu’il me regarde avec cet air-là. Cet air qui dit qu’il pourrait bien entraîner mon chagrin dans la mort. S’il meurt. Mais je sais, moi déjà, que la mort seule mourra. Un jour il faut partir, oh les vaches qu’il répète parfois, et encore il me prend le bras et me murmure quelle bande de cons. Et puis il fait rouler ses yeux dans un rire et ajoute encore impétueux un festival. Soyez confiants, croyez-moi : la mort mourra car Christian marche, car Christian est debout. J’ai rencontré un homme debout que rien n’arrête, que rien n’arrêtera.    

 

13:14 Écrit par Lucas Violin dans La Prose du Monde | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

05/12/2006

Ange blond

trop blonde

 

A Aurélie Bastin, un fantôme de l’enfance que j’ai cru croiser un soir dernier dans un train.

 

Elle est très belle. Elle est très blonde. La vitre découpe derrière elle la nuit en poignées de secondes. Le train écrase le temps dans chaque tour de roue. Personne ne sait pour qui personne ne sait à quand, et la reverrai-je ? Presque trop belle, sûrement trop blonde, elle brûle et derrière elle le jour s’effondre. L’ange c’est ce par quoi le désir violent se transforme en langage, ce par-quoi parlent les images. L’ange de ce soir est très belle, très blonde. Elle effraye les secondes ; un sourire de moi l’injurie. Sa langue claque dans sa bouche amère, ses yeux de tueries virent au flou. Elle folle moi conquis elle en cloque de silence moi dans la claque immense du vent sur les chevilles de la roue sur le rail. Moi hors le train déjà, hors la vie, hors le monde. Hors scène. Obscène. Elle en ange, bras croisés, blonde comme un soleil d’hiver quand l’hiver est l’été. Elle si belle et la plume pense à peine. Elle le jour, l’idée d’elle, moi mon âme autour, moi mon amour pour elle comme un vague à l’âme à l’entour. Moi pour elle son émoi ma peine. Un œil sur moi un œil un détour. Tu sais combien de fois il m’a fallu mourir ? Pour revenir, seulement pour te revenir ?      

17:10 Écrit par Lucas Violin dans La Prose du Monde | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |