09/12/2006

 Un homme debout

Christian

Christian a des yeux étranges, l’iris en est noire ébène et cerclée de bleu. Lorsqu’il me parle pour la première fois, sa voix tremble un peu, sa bouche est encore figée dans l’air froid que pousse le vent au dehors, et qui s’est amoncelé autour de lui. Au dehors, dans cet au dehors là, ce jour là-même dont je vous parle, c’est la Pampa immense qui est là, des guanacos jouent à se poursuivre dans la prairie toute proche, une grande verrière ouvre sur cette peinture dont les bourrasques brouillent les contours. Et donc il s’est assis près de moi dans ce restaurant perdu au beau milieu du Parc de Torres del Paine, à dire exactement au Chili, et Christian me parle à moi seul qui ne l’écoute que distraitement tant je reste fasciné par son profil et je reste interdit tant il ressemble à Joë Bousquet ce profil. On ne se quittera plus. Quatorze jours aux confins du monde, jusqu’au Cap Horn, jusqu’à Santiago, jusqu’à ce que débordent les yeux. La fatigue creuse les siens lorsqu’il rit ses paupières remontent- et ses joues- et ses yeux roulent. Il me dit vous encore ; bientôt il me dira tu et m’autorisera à en faire autant. Ca a très peu de sens. Et à vrai dire à ce moment-là ça en prend pourtant même beaucoup trop l’air. L’air d’avoir un sens. L’insensé ressurgit quand il me prend le bras et qu’il me regarde avec cet air-là. Cet air qui dit qu’il pourrait bien entraîner mon chagrin dans la mort. S’il meurt. Mais je sais, moi déjà, que la mort seule mourra. Un jour il faut partir, oh les vaches qu’il répète parfois, et encore il me prend le bras et me murmure quelle bande de cons. Et puis il fait rouler ses yeux dans un rire et ajoute encore impétueux un festival. Soyez confiants, croyez-moi : la mort mourra car Christian marche, car Christian est debout. J’ai rencontré un homme debout que rien n’arrête, que rien n’arrêtera.    

 

13:14 Écrit par Lucas Violin dans La Prose du Monde | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Encore un beau texte Hommage à Christian, comme j'aimerais pouvoir lui en faire un, à un Christian, debout et qui marche malgré les oracles, plus vivant qu'auncun autre vivant, pas même né encore selon ses propres dires.
Merci pour ces mots, merci pour ce merveilleux blog

Écrit par : Barn***e | 10/12/2006

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