11/10/2006

Sous l'oreiller.

Paul Valery

LES PAS.

 

Tes pas, enfants de mon silence,

Saintement, lentement placés,

Vers le lit de ma vigilance

Procèdent muets et glacés.

 

Personne pure, ombre divine,

Qu’ils sont doux, tes pas retenus !

Dieux !… tous les dons que je devine

Viennent à moi sur ces pieds nus !

 

Si, de tes lèvres avancées,

Tu prépares pour l’apaiser,

A l’habitant de mes pensées

La nourriture d’un baiser,

 

Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre,

Et mon cœur n’était que vos pas.

 

in Paul Valéry, Poésies, Poésie Gallimard.

 

 

Marcher en lisant. Se détourner de tous. Remonter le courant des foules. L’éloge de la truite. Me relire les pas, me passer de toi, te relire, te revivre, pas à pas. T’envahir, pour une fois. Me servir, soupirer, avancer, lire. Passer mon doigt sur ta page, sur tes mots, sur le mot « sein » que tu as laissé là, sur le mot « bouche », ce ne sont que des mots, que rythment mes pas. Me redire me dédire te circonscrire me fuir me nuire. Je marche en lisant, je frôle l’épaule molle d’étudiants hystériques qui quittent leur école bourgeoise la tête et le cœur fous de stupidité conforme et certifiée, qui me regardent en crachant par terre la glaire noire de leurs premières cigarettes. Je remonte le courant d’une foule nauséabonde, un peu ivre de rage, Marcel Moreau à la main, sans vouloir lâcher la ligne, sans vouloir lâcher ta lettre dont j’ai fait un signet. La rue n’en finit plus de bruisser, la rue se tord dans le bruit. Je m’explique. D’une extrémité à l’autre, il y a une torsion qui se propage, soulève les pavés, fait trébucher les vieilles apeurées, tanguer les bus. Le monde entier trébuche et je resterai droit jusqu’à ma porte, jusqu’à ma chambre, jusqu’à mon lit. Je lirai le paria couronné en pensant à toutes les couronnes d’épine qu’on ne me fera jamais porter, je me coucherai cette nuit, droit et digne. J’aurai la dignité de m’épargner les insomnies à grands coups de zolfiden© 10 mg, j’aurai le vice de glisser dans ma main, sous l’oreiller, ta lettre, ta première lettre, celle qui dit « sein » et « bouche.» J’aurai du mal à m’éveiller après avoir connu la vraie nuit.  

01:01 Écrit par Lucas Violin dans La parole aux amis | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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