10/08/2006

La première croisade de ma fille. Chroniques de la haine ordinaire [3]

Dimanche dernier je regardais avec ma fille, dans le confort de notre salon dépareillé et chèrement acquis d’été en été et de canicule en canicule à ce qui nous restait à ma femme et moi de vieux à assécher, le troisième volet de la saga Indiana Jones, ce film d’un intérêt culturel immense si l’on s’accorde à penser que ce que l’on peut retirer d’un film (outre une morale Disney dont nous savons déjà tout) se limite à savoir aujourd’hui ce que l’homme ordinaire, c’est à dire vous, moi ou le Prince Philippe de Belgique, peut considérer à grands coups de cinéma bidon et moralisateur, comme une femme susceptible de désir (c’est à dire un objet sexuel un peu plus cher que les autres) ou un homme susceptible d’éveiller l’admiration voire des vocations (c’est à dire encore un connard de héro). En ce moment, il s’agit respectivement d’Audrey Tautou, l’égérie montmartyrisante des fortunes prolos et de Tom Hanks, l’incube impotent des maisons de retraites. Indiana Jones donc, où ce pauvre has been qu’il est devenu recherche le Graal - car c’est aussi une histoire de pot et de Dieu avec plein de nazis dedans- avec l’aide de son empoté de père incarné par le très grand mais plus très Bond Sean Connery. L’histoire pourrait s’arrêter là si grande est l’indifférence que nous inspirent les vilains SS et si vains les sursauts sur des rebondissements d’un avenant qui déconcerterait jusqu’à l’électeur de droite et qui, de fil en aiguille, nous emmèneront dans le désert Syrien moment clé où mes yeux pourront s’avachir, éblouis qu’ils seront par tant de lumière. Mais voilà. Ma fille qui a vu le film vingt fois de plus que moi et qui connaît l’ensemble des répliques par cœur se retourne sur moi au bout de dix minutes et me dit, « Papa, tu sais que, en latin, Jéhovah ça s’écrit avec un I : Iéhovah ?». Ignorant ce trait d’esprit sans appel et cette étourdissante marque d’érudition, je pose dans ses cheveux un discret baiser, le baiser satisfait d’un père que contente le génie précoce de ses enfants. Elle en a pas fini avec la précocité : elle a à peine six ans. A ce train là elle aura de l’acné au moment de préparer sa thèse. Bref. Dix minutes après, elle reprend : « parce que tu vois, les latins ne connaissaient pas le J », le J c’est une invention plus tardive, c’est une invention…- Oui, bon, ça va chérie, regarde le film tu me le diras après ». Je m’en suis voulu d’interrompre ses élans, mais une jeune louve SS venait de dévoiler son jeu d’agent double à notre héros et je commençais à me laisser prendre au film. Elle a emprunté un air un peu vexé, mais j’ai appris à ne plus me laisser émouvoir, et d’ailleurs son silence fut de courte durée, « en fait le J, c’est une invention des scribes grecs, parce que…- Bon, là ça suffit, tu regardes le film où tu vas dans ta chambre » Il est insupportable d’être interrompu en pleine conférence et précisément, le père Bond venait d’expliquer où se trouvait caché le fabuleux Saint- Graal aux détours d’une histoire aussi tordue que passionnante. Là elle s’est vexée et a pris le chemin de sa chambre où elle a peigné les cheveux de ses barbies pendant deux heures en lisant le supplément du Times Magazine. Une fois partie notre importune et bavarde progéniture, ma femme est venue me rejoindre sur le canapé, le visage encore barbouillé de la terre du jardin qu’elle venait de bêcher. Oui, ma femme bêche le jardin pendant ce temps là je m’assure de l’éducation des enfants, nous sommes une famille moderne. Mais je reviens à notre film trépident. Dans les cinq dernières minutes, notre héros est contraint pour sauver in extremis son père grièvement blessé de tenter lui-même de franchir les épreuves que les chevaliers de la table ronde- aidés dans cette entreprise par Dieu lui-même et la production de Spielberg- ont fait montre d'un malin génie à mettre en place. Les épreuves se succèdent comme une sorte de Gymkhana hanté ou de Fort Boyard façon Disney avec de vraies flammes même pas chaudes, des scies mêmes pas rouillées depuis le temps, plein de poussière très esthétisante et des précipices en plein dedans la montagne… ça fait très peur, alors je serre ma femme dans mes bras, elle aime me savoir là, fort et viril, la télécommande en main, et l’autre main prête à lui couvrir les yeux en cas de scène trop violente. Parmi les épreuves qui lui sont soumises, Indy s’improvise un instant cruciverbiste et doit franchir une pièce en posant tour à tour les pieds sur les dalles portant les lettres qui composent le nom de Dieu, faute de quoi c’est la fin du film et James Bond mourra. Or, la leçon ayant porté ses fruits, je souffle à ma femme « Je crois que Jéhovah, en latin s’écrit Iéhovah, avec un I. » Elle me regarde un peu interloquée, et son étonnement grandi quand, dans l’instant, Harrisson Ford lui-même dont elle semble avoir tendance à reconnaître l’autorité de l’opinion, confirme mes dires. Et j’ajoute « le J est une invention plus tardive, due aux scribes grecs ». Ce soir-là ma femme m’a regardé amoureusement. On n’a que le bien qu’on se vole.

14:58 Écrit par Lucas Violin dans Chroniques de la Haine Ordinaire | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

tu est conne

Écrit par : ta veule | 07/05/2007

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