29/06/2006

Scipio Slataper Il Mio Carso. L’appropriation d’un monde, son insoumission au souvenir.

« Mais une femme, une femelle, pour moi, pour qu’on se vautre ensemble dans un lit, pour la faire hurler sous les étreintes et les morsures ! Ce lit est trop grand. Trop mou. Mieux vaut dormir par terre avec une couverture. »

Il y a la femme qu’il a vu mourir, il y a l’irrédentisme de quelques-uns qui fit l’histoire de Trieste, il y a son farouche souvenir, il y a le vert au fond de ses phrases, il y a le sel dans ses cheveux, il y a de la lumière entre ses mots. 

Mort en 1915 sur le mont Podgora, alors qu’il n’a que vingt-sept ans, Scipio Slataper est probablement l’écrivain le plus emblématique de l’ambivalence de Trieste, celui qui laissera une marque indélébile dans l’esprit des communautés slaves et italiennes de la ville dont il se sentait doublement partie en raison de ses propres origines. Il Mio Carso, son Karst c’est la région accidentée qui encercle Trieste et forme le cordon frontalier avec la Slovénie, cette région où il courra toute son enfance. Sa plume court, elle-aussi sur le papier, le souvenir s’agglomère lentement aux mots, il s’évapore du moût de ce livre en forme de tonneau, de cette pente infernale sur laquelle s’emballent ses jambes de plus en plus robustes. De mémoires en brûlures, de douleurs ventrales en saignement de larmes, des arbres épais et odorants à la mer où flottent les méduses et où les vagues se font plus fortes dans ses plongeons, nous suivons Scipio au gré de cette enfance et de cette adolescence dont on se grise tristement avec lui. « Dans la lumière de l’aube, l’horizon recule, veille de tous côtés, pénétrant tout avec indifférence ». A la lecture je me suis surpris à croire que le monde de l’enfance n’est pas submersible au souvenir, je me suis soudain aperçus de l’immensité de cette œuvre aux prétentions impossibles qui tente de s’approprier un territoire d’Eternité. J’ai la plus profonde admiration pour cet écrivain et pour ce livre bouleversant, libre, fantasmé et crûment honnête. « J’étendais démesurément les bras pour posséder toute la terre, je la fendais de ma poitrine pour me fondre en elle et accompagner son immense volute dans les cieux – immobile comme une montagne enracinée au plus profond de son cœur par une ossature de pierre, comme une plaine qui veille, solitaire, dans la chaleur du mois d’août, comme une vallée chaudement assoupie en son sein, ou une colline parcourue par la sève d’infinies racines très profondes, qui percent à la surface en mille fleurs turbulentes et folles ».        

Il Mio Carso a été traduit (très brillamment) par Thierry Loisel sous le titre « Années de jeunesse qui vous ouvrez tremblantes » (de l’un des plus beaux passages de ce livre) aux éditions Gallimard, Collection l’Arpenteur.

 

J’ai lu Il Mio Carso en mars dernier au café James Joyce à Trieste. Il y avait un vent glacial au dehors et un verre de Merlot sur ma table. Depuis je l’ai relu en italien, sur les plages de Barcola et de Grignano. 

11:17 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

Commentaires

sans je vais acheter ce livre
je crois qu'il va me plaire

Écrit par : la discrète | 29/06/2006

En voilà une idée qu'elle est bonne Là je suis très heureux. Ce blog atteidrait-il ses objectifs ? A ton attention : je prépare toute une série de posts sur les écrivains triestins (Rilke y compris). A bientot.

Écrit par : Lucas Violin | 30/06/2006

discrète et patiente ... pas le feu au lac comme disent les genevois ...
Sur Sveso aussi tu prépares quelque chose ?
si tu vas au cinéma, va voir Transamerica ; je ne crois pas qu'il soit encore distribué en français. Sujet puissant, sans pathos, sans racolage ... bouleversant sans doute .....

Écrit par : la discrète | 30/06/2006

svevo bien sûr ...

Écrit par : la discrète | 30/06/2006

années de jeunesse qui vous ouvrez tremblantes ... tu as raison ce livre est magnifique : "Je connaissais les lieux comme la langue connaît la bouche. En me promenant je regardais tout avec un sentiment fraternel.La terre possède mille secrets. Chaque pas était une découverte .. En chaque endroit je savais trouver l'ombre la plus dense et la grotte la plus proche lorsque j'étais surpris par la pluie ...".
merci.
une récompense ? : Louis René Des Forêts : Ostinato
"Tout ce qui ne peut se dire dans un excès de mots fébrilement jetés sur la page comme autant de coups de dés malchanceux, la mise chaque fois renouvelée en pure perte jusqu'à dilapider ses dernières ressources et se retirer d'un jeu auquel on feindrait de ne s'être prêté que par dérision , sans nul souci du gain, sans nul souci pour ses vertiges ...". Mais parler en terme de jeu - où l'être se jouerait en se perdant - c'est méconnaître la nécessité d'une mouvement qui de tout son poids s'oppose à la désinvolture ...."
ce texte aujourd'hui résonne en moi particulièrement ..
si tu es en vacances bonnes vacances

Écrit par : discrète et patiente | 13/07/2006

ciao, bello! « Mais une femme, une femelle, pour moi, pour qu’on se vautre ensemble dans un lit, pour la faire hurler sous les étreintes et les morsures " dis-le en italien prego signore.
Je te poursuits avec tellement de plaisir. De quelle pâte es-tu fait?
Après Trieste avec Rilke tu dois aller à Lisbonne et visiter Pessoa... c'est lemême fuseau honoraire.

Écrit par : joE | 20/07/2006

ce blog fantôme prend tout à coup vie
un message pour toi L.v.
bon j'ai lu ton courrier ;-)

Écrit par : la discrète | 22/07/2006

... je trouve ici ce que je ne trouve pas ailleurs...
mer ci!

Écrit par : Milady Renoir | 10/08/2006

Cher Lucas Violin, Un grand plaisir de lire par hasard que vous aviez apprécié le beau texte de Slataper, et que vous vous efforciez de le faire connaître... (et merci du petit compliment relatif à la traduction !) Thierry Loisel

Écrit par : Thierry Loisel | 26/12/2006

Les commentaires sont fermés.