20/06/2006

Les petites choses. Chroniques de la haine ordinaire [1].

 

 

« C’est dans les petites choses, les petites choses tu comprends ?…» elle lui parlait d’amour.

 

 

Moi je me réfugiais la tête dans le frigo un instant quand la cour s’est ébranlée des cris hystériques de cette femme. Elle hoquetait son italien d’une voix stridente qui se faisait grave sur les fins de phrases, comme le râle libéré d’un violoncelle qui aurait pris une balle sur le mur d’exécution de l’histoire des cacophonies. Les petites choses, c’était sa litanie.

Ca faisait peur en même temps de se dire qu’il y avait là, à l’étage supérieur, une femme pour la vie de laquelle les petites choses étaient tout. Ca supposait que les grands prix Nobel, les voyages dans l’espace, les guerres atomiques, la palme d’art du festival de Conne, les guerres préventives et de religion, relatives et de prévention, la coupe du Monde de football, les grands génocides et les tonnes de pop-corn qu’on consomme devant, le désastre des grands groupes internationaux, les formidables catastrophes naturelles… pouf pouf : les formidables grands groupes internationaux, les désastres des catastrophes naturelles, les délits de grands initiés à échelle internationale, les grands délits internationaux d’initiés à échelle, les délits d’initiés à grande échelle internationale, les délits à grande échelle internationale d’initié, les grandes échelles délictuelles d’initiés, les initiatives délictuelles de grands échelons internationaux (biffer les mentions inutiles elles le sont toutes) la famine des top- models, les complots juifs, maçonniques et extraterrestres, les croisières que Diana a manquées, les robes qu’elle ne portera jamais plus, la résurrection de Jésus Christ, d’Adolf Hitler et de Madonna, la mort imminente de l’Abbé Pierre, de d’Ormesson et du Pape (non ça c’est fait), le nouveau machin de Dan Brown, la nouvelle fiancée de huit ans de Michael Jackson, le deux-cent millionième chinois qui ressemble de moins en moins à un maoïste du treizième arrondissement, le dernier truc de Bernard Henri Lévi, le dernier chapeau d’Amélie Nothomb, le dernier livre de…euh… le dernier livre, le dernier numéro payant de Libération, le premier journal en sms, le dernier tube au top cinquante européen let the music in my raging mind faith the truth and rolling the machine ahead and let your body relax with the strange fascination of the beautiful struggle en zoovoort… tout ça, et tout ce qui embrassait de trop grandes ambitions n’avait pour elle aucune importance. Non : les petites choses. Et à présent tout l’immeuble le savait.

Moi je me suis pris un yaourt sur lequel perlaient les derniers relents de fraîcheur dont le frigidaire mourant parvenait à sauvegarder l’existence : pour combien de temps ? En fermant la porte, j’ai vu une tranche de jambon virer au pétrole, et j’ai su qu’il me faudrait enterrer les morts demain matin. Le clairon dans l’âme, le petit suisse dans la main et l’oreille par la fenêtre, je suis retourné m’attabler à mon bureau : oui mon bureau est une table, étonnant non ? Les cris continuaient. Elle en était à faire l’inventaire des petites choses, et apparemment elle avait bien préparé son sujet, la garce. En face d’elle, on entendait bredouiller son supporter de mari qui, télécommande en main, baissait le son pour mieux entendre les doléances de sa femme. De l’aspirateur à la lessive en passant par les devoirs de la petite et les fleurs qu’il ne lui offrait jamais elle a terminé sur le pot de confiture périmé qu’elle laissait pourrir depuis des mois dans la porte de réfrigérateur dans l’espoir qu’il se décide à opérer, qu’il fasse quelque chose, qu’il le jette ou qu’il le mange, qu’il sauve ce qui pouvait encore l’être, qu’il fasse quelque chose, une petite chose en somme. Mais non. Et puis là ça y est, il vient d’y avoir un goal et il a à peine eu le temps d’étrangler sa joie. Elle lui a hurlé : « Tu m’écoutes ? » Ca aussi ça faisait partie des petites choses qu’elle attendait de lui, laisser traîner son oreille, laisser traîner pour elle un petit bout de son anatomie, pas grand chose, rien qui l’empêche par ailleurs de continuer à satisfaire ses appétits, ses joies de vivre en somme. Rien qui mette fin au monopole qu’il exerce sur les attributs convoités de ce corps vieilli, démangeant jusque dans ses recoins les plus velus et protubérant par-dessus l’élastique du maillot estampillé du blason de la finale de 86 au Mexique, ce corps qu’elle avait tant aimé avant qu’il se déforme. Moi je l’ai déjà vue cette femme, elle habite l’étage au-dessus de chez moi. Je n’ai rien à lui reprocher, simplement je le comprends son mari, elle n’a pas l’air tellement rigolote. On n’a pas vraiment envie de lui faire grand chose. Même une petite chose.

A mon bureau j’essayais de comprendre en quoi le Traité Constitutionnel de Valéry est une avancée historique, une étape marquante dans l’histoire des idées, un nœud primordial dans l’évolution politique face à la mondialisation : une grande chose en somme. J’aurais dû lui demander, à la voisine d’en haut, si ça l’intéressait l’avenir de l’Europe. J’aurais pu savoir au fond si elle, qui semblait hébétée et avisée sur la question pouvait me dire s’il y avait lieu de croire que Valéry a raison quand il insinue qu’il s’agit d’une grande chose. Mais elle avait l’air braquée sur les petites, obnubilée même. Aussi braquée qu’une foule face à Castro déblatérant pendant sept heures, qu’un jeune en casquette face au très filmé Sarkozy ou un actionnaire face au très clairvoyant Lagardère…( Arnaud, pas le chevalier en collant… ou alors si, mais c’est le chevalier décollant… le chevalier du Ciel… non… laissez tomber ça fait trop de références télévisuelles d’un coup. Pour ceux qui n’ont pas suivi je vous envoies la solution du rébus contre douze timbre).

Et elle avait tellement envie de le faire savoir que je me suis pris moi-même à faire avec elle l’inventaire des petites choses. « Bien sûr il y a l’argent, mais ce n’est pas l’important, c’est les petites choses, les petites choses, tu comprends ? », elle lui parlait d’amour. Après vingt minutes il n’avait toujours pas compris. Alors là je me suis dis qu’il leur fallait un petit coup de pouce faute de quoi je ne parviendrais pas à terminer ce passionnant chapitre consacré au rôle élargi des parlements nationaux dans le processus décisionnel de l’Union européenne et dont la première page serait bientôt illisible sous les triturations nerveuses dont mes mains gourdes et moites l’accablaient. Il faisait chaud, il faut me comprendre, moi aussi j’ai besoin de mes petites choses, et parmi elles il y a le luxe le calme et la volupté. Pour le luxe et la volupté j’attends que mon entreprise de gigolo décolle, c’est pas gagné. Mais pour le calme, j’espère qu’on me servira un peu plus souvent la soupe. 

Alors je me poste devant la fenêtre et je lui crie « Mais tu vas lui foutre une torgnole, non ? » Et en effet, il l’a battue à mort et j’ai été bien tranquille. Je m’en suis retourné satisfait aux tergiversations de l’ami notre Président de la Convention et j’ai pensé qu’il devait faire bien frais à l’ombre de ce grand tronc mort. La cour avait retrouvé son calme, un oiseau passait par-là en grinçant un peu. La nuit avait repris ses droits, la bise s’était levée rafraîchissant tout. Je me suis mis à penser à mes petites choses à moi. Solitaires. Et puis à ce pauvre type qui avait dû manquer la fin du match pour astiquer la joue sa mégère avec le revers de la main. Le silence ne messied pas toujours aux femmes.

10:53 Écrit par Lucas Violin dans Chroniques de la Haine Ordinaire | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

Commentaires

le silence ne messied pas toujours aux femmes ... là j'ai pas bien compris. Au fait, c'était quand ton histoire : hier soir. Moi aujourd'hui c'était pas une torgnole ; juste un type de 32 ans qu'en a pris pour 25 ans, parce qu'après une torgnole il lui a mis les pouces juste au bon endroit, en appuyant bien fort, elle n'a pas crié Monsieur le président, pas un seul son, même pas un râle, alors pourquoi vous l'avez finie avec un coussin : ben Monsieur le Président, je ne supportais pas son regard. Mais pourquoi ? parce que je l'aime je l'aime ; mais vous l'avez tuée Monsieur, oui mais je ne m'en souviens plus ...
une histoire vraie contre une histoire vraie ...


Écrit par : la discrète | 20/06/2006

On voudrait bien On voudrait bien faire rire tout le monde avec des histoires personnelles et moins personnelles, et puis il y en a toujours pour vous renvoyer dans la gueule combien le monde est violent et triste... et on voudrait bien s excuser d avoir encore le coeur a rire de ce qui fait que notre quotidien s ecrit sur une chronique de haine ordinaire. Selon Pierre Desproges on peut rire de tout, pas avec tout le monde... a quoi j ajoutai apres l affaire Dieudonne "encore faut il avoir de l humour"... aujourd"hui j en suis a esperer que j-en ai.
Merci, discrete et subtile d avoir flingue ma soiree, merci plus serieusement pour ce contrepoint douloureux, cette autre histoire vraie.
Quant aux femmes... si tu savais combien je les aime...

Écrit par : Lucas Violin | 20/06/2006

de pseudo en pseudo ... écoute j'ai pas voulu flinguer ta soirée. Je lis presque tous tes billets ; je ne suis pas une groupie, c'est juste que j'aime les mots, les livres ; je suis un vampire de l'art parce que je ne crée rien. Je me marrai bien en lisant ton texte, mais arrivée à la torgnole je respirai mal ... comme quand j'ai entendu le verdict .. je ne supporte plus ces longues peines ; je sais qu'une jeune femme est morte, mais lui ce mec en face moi, il l'aimait cette femme, mais il l'aimait mal et ça m'a vraiment saccagée ... parce qu'il n'a rencontrée personne sur son chemin pour lui donner/prêter la clef, et même sa mère n'assistait pas au procès ...
je suis désolée, j'arrête pas d'écrire ça "je suis désolée" . je vais dormir. demain sera un autre jour.
au sujet de Dorothy Parker j'ai adoré son style pendant des années ; j'avais même une fois créé le "Club des Vipères" : j'étais complètement folle ; je ne renie pas cette période de ma vie, mais mainteant je déteste cette littérature cynique, méchante ... je deviens très fragile alors je vais me taire.

Écrit par : la discrète | 20/06/2006

Petites choses C'est marrant je me disais justement aujourd'hui que mon colocataire se fout lui complètement des petites choses (comme des grandes d'ailleurs je crois). Après m'avoir avoué il y peu qu'il ne connaissait pas José Hapart (qu'on peut définitivement classer dans les petites choses) et qu'il n'avait jamais entendu parler de Belgacom TV (là il fallait être insensible à toutes les formes de publicité...), il me dit ne pas savoir ce qu'est une ... lettre recommandée! Il ne sait pas non plus ce que sont les boulets à la liégeoise mais en mange tous les jours dans sa cantine de St Luc. Ah oui je lui ai aussi appris qu'il y avait des St Luc ailleurs que dans sa ville et qu'ils étaient sapés pareil...
Alors j'expliquerai cette ignorance par son jeune âge (il a quand même 19 ans) pour éviter de chercher d'autres raisons évidentes mais qui me feraient à nouveau déraper (et vexer)....
On parle du PS hutois à la radio, j'espère qu'Anne-Marie te lit (surtout ton dernier post...).
Allez salutjes et navré pour ta voisine!

Écrit par : Lost | 21/06/2006

La Discrète et le perdu En voilà des réponses et des échos... puisque c'est comme ça je continue... (à ton attention Discrète, je me flingue bien mes soirées tout seul : en ce moment à grands coups de Traité Instituant la Communauté européenne... merci pour ta réponse, et merci aussi de m'oter ce désespoir : on connait encore Dorothy Parker !)
Et non, Lost, Anne-Marie, que je connais, est une femme qui sait garder le silence en toutes circonstances, sauf quand elle n'a rien à dire.
Bonne lecture...
PS : vous allez voir mes peintures à turelure de temps en temps ?

Écrit par : Lucas Violin | 21/06/2006

La Constitution, pas la Communauté, bougre d'ane. Joshka Fisher et Dehaene me flingueraient à bout portant s'ils lisaient ça...

Écrit par : Lucas Violin | 21/06/2006

j'en reviens de chez peinture & CO j'avais déjà lu tes réclamations sur le temps accordé pour visiter la Chapelle des Scrovegni à Padoue ...

Écrit par : transparente | 21/06/2006

Les commentaires sont fermés.