09/06/2006

Personne [°].

La mer est cafardeuse, les réverbères du port y dessinent des arabesques de lumière, les vagues s’apaisent. Il n’y a personne pour dénombrer les ruines du silence, personne. Pas même moi. Quelque chose a détourné les âmes, les oiseaux ont rompu leur chant, l’écriture se fait discrète et lente, rien ne s’exalte plus en moi. Le néant lui-même semble désorganisé. On y voit de moins en moins. Il me semble que se glace jusqu’à la flamme des bougies. On n’a pas entendu se rompre un arbre mort. Il s’est effondré sans bruit dans le Karst. Il n’y avait personne. Personne pour le voir choir. Personne. Pas même moi. Un cormoran, par-dessus la Piazza Unita a suspendu son vol. Personne ne l’a vu, prisonnier de sa morbide rigidité, personne n’a vu son aile cesser de battre. Personne. Un chien a bu l’eau ruisselante, débordant la fontaine. Un chien a bu une dernière fois de cette eau, avant de se courber et lentement mourir. Personne n’a entendu s’éteindre son agonie. Personne. Sur un comptoir d’Osteria, un café oublié s’est refroidi. Personne n’a vu l’onde crémeuse sur lui prendre quelques rides et disparaître. Personne. Pas même moi. Une étoile s’est immolée au-dessus de la gare. Personne n’a vu sa solitude arrêtée dans l’infini glacial. Une cigarette s’est consumée seule dans le cendrier d’un écrivain tremblant sous sa pelisse. Personne ne l’a entendu, son ultime crépitement, le rubis défunt de ce mégot. Personne. Quelque part dans le désert à l’autre bout de la mer, une rose des sables a été engloutie dans un vent tourbillonnant. Personne n’a vu se faner son image. Personne. A Duino, au bout du Sentiero Rilke, au bas de marches qu’occulte la végétation, une fenêtre de pierre laissait entrevoir dans la roche le noir absolu. Personne ne l’a vu se fissurer dans les lumières d’un bateau échoué sur l’horizon. Personne. Pas même moi. A Grignano, une pluie très brève s’est abattue et a emporté en un baiser le sel que le vent avait, tout le jour durant, au prix de grands efforts, déposé sur les pierres des lieux de baignade. Personne n’a entendu le râle libéré de ces grains. Personne. Personne, pas même moi.

13:36 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

sans blague, tu blogues à nouveau? et Trieste est triste de ton trip? Et Gina, elle a cépté ton départ?
L'ama zonie c'est pour quand?

Écrit par : jo(i)E | 09/06/2006

De retours en retours L'Eternel Retour, c'est un lent exercice. Je ne suis pas un blogueur fou. Je prends mon temps. En ce moment, je cherche une aura, mais Benjamin est sur répondeur.

Écrit par : Lucas Violin | 09/06/2006

que j'aime ta folie c'est n'est pas une question d'être blogueur, peutêtre un peu plus une question d'être fou, mais c'est surtout une question de moment, Lucas, et qui tu es maintenant n'est pas celui de demain... pour ma part, je trouve cela plutôt soulageant, non?!

Écrit par : d | 11/06/2006

personne, même pas toi mais c'est toujours comme ça, on naît seul et on meurt seul ; mais ton texte est bien écrit, très bien même ..
je lis que quelques fois tu parles de Rainer Maria Rilke :
si tu en as envie, pourrais tu me donner ton sentiment sur la dernière ligne d'un poème : (de mémoire) qui commence par : "quiconque rit dans le monde , rit pour moi ... et la fin : Quiconque meurt dans le monde, MEURT POUR MOI ET ME REGARDE ; j'ai une idée, mais seulement une idée ...
si ça t'ennuie oubli ...

Écrit par : la discrète | 21/06/2006

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