22/05/2006

Le sommeil de personne.

 

« Rose, oh pur déni, joie, sous tant de paupières, de n’être le sommeil de personne. »

 

RM Rilke.

 

Voyez-vous, ce soir, dimanche soir, je chiale comme un gamin à mon bureau. J’ai vingt-trois ans et je n’ai pas honte de l’écrire : je suis à mon bureau, à vous écrire, et je chiale comme un gamin.

Je suis là. Je suis ici. A Trieste. Pour m’en persuader, je cours au bout du Môle, je regarde la mer qui fuit, et je vois que je peux, moi, arrêter de fuir : le paysage se charge à ma place de s’évader.

Je n’ai pas touché une goutte d’alcool depuis une semaine. Je passe mes nuits à écrire ce roman qui promet de s’achever, et je ne réclame pas d’autre promesse aux choses que celle de les voir exister.

Peut-être suis-je un peu usé, un peu défait par cette semaine de nuits de course folle sur un clavier, de journées assis aux bancs de l’Université, au bord du gouffre de ce temps qui m’est enfin offert. Au bord de ce gouffre où je peux enfin jeter non un cri, mais un simple murmure. Le temps résonne déjà bien assez, me semble-t-il, de ce que nous avons à nous dire. D’amours impossibles et lentes en morts absurdes qui se refusaient à tomber, mais dont chaque jour je prononçais le nom jusqu’au vertige, jusqu’à en oublier pourquoi je me suis dit un jour que je vivrai, de dimanches en dimanches, de couperets en couperets, de livre en livre, de phrase en phrase, d’amitié en amitié, j’ai trouvé un heureux viatique… mais pas ce que je voulais.

Et là ça y est. Tout vient à point à qui ne sait pas se pendre.

Je sais que My kind of love is an ugly love, je sais que je n’ai pas encore assez aimé les miens, les autres. Je sais que j’ai méprisé souvent. Je sais que je suis tombé amoureux de quelques amis auxquels je donnerais tout. Je sais que j’en ai un précieux au Monomotapa. Je sais que cette fois j’irai au bout. Je sais que je vivrai encore de nombreux dimanches difficiles, à remâcher seul tout ce que je ne peux pas oublier, ce que je ne peux pas -quels que soient les mots- transformer en fêtes sur le papier. Je sais que dimanche n’est pas mon seul jour de péché. Je sais qu’il y a des trajets que je ne ferai jamais sans pleurer. Je sais qu’on dira encore de moi que je suis un écorché, et je sais que je ne la mérite même pas, cette sublime excuse. Que je la réfute, obstinément. Je sais que je n’y comprends pas grand chose. Je sais que je comprendrai de moins en moins, je sais que je continuerai à me complaire dans certaines futilités. Je sais que la nuit je continuerai à cauchemarder, à caviarder le journal de ma vie. Je sais que j’attends probablement trop encore de ce qui vient. Je sais que je pourrai mesurer ma déception, je sais que j’en aurai l’utilité. Je sais que mon malheur réside dans le fait que j’ai besoin de ces dimanches solitaires. Mais tout cela n’est que vicissitudes qu’un peu de sable efface. « Et si… si … si … alors tu seras une carne, fiston. »… Kipling, je t’emmerde, je ne serai jamais un homme, vieux con.

C’était aujourd’hui l’anniversaire de mon Bon Papa. C’est un homme digne. C’est l’homme le plus digne que je connaisse. Parti de rien ou si peu, il a fondé une famille, construit une maison, élevé ses enfants, non sans l’aide de mon admirable Mamy. Il a 70 ans. Je sais qu’il aura, pour l’occasion, sorti quelques bouteilles de Vieux Croze, un vin de Bordeaux qu’il achète en quantité. Toujours ce vin, ce vin là qu’il aime et que j’aime avec lui parce que ses yeux brillent lorsque sa bouche se tord un peu autour du verre, qu’il claque la langue sur le palais après une gorgée, qu’il se tasse ensuite sur sa chaise et regarde sa famille avec fierté, les lèvres violines. Je sais que, comme toujours, il y a eu beaucoup de bruit autour de la table, que les couverts ont tintés, que les assiettes n’ont pas cessé de se remplir, que ma Grand-Mère a investi les fourneaux toute la sainte journée. Je sais qu’il m’aurait demandé si je bloque, comme il dit. Je sais qu’il aurait posé discrètement une dringuelle dans ma paume en caressant de sa barbe m’a joue, comme pour abréger ce baiser de remerciement que je ne manque jamais de lui donner. Je sais qu’il m’aurait dit : on se fait vieux. Ca ne va plus. Ca fait dix ans qu’il me dit ça. Mais cette fois, peut-être est-ce vrai. Il se fait vieux. Trop vieux pour pleurer, pour aller couper du bois, pour me regarder comme un enfant. Je sais qu’ils s’en sont tous retournés un peu ivres et repus. Je sais que leurs voitures se sont avancées dans la nuit tombante, et qu’à l’intérieur on a compris le silence. Je sais que je me sens étranger ou traître dans ces repas, mais qu’il me manque quand même d’y assister, qu’il me tarde de les revoir à nouveau. Au téléphone, leurs voix me demandent toutes pourquoi je ne rentre pas une fois mes examens terminés…

Pardonnez-moi, je vous aime. Je ne peux pas rentrer. Je ne peux pas détourner les yeux de cette mer et de sa fuite.

10:54 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Bonjour ! Dans votre blog du 22 mai 2006, vous citez un vers de Rilke, dont je cherche la référence précise. Accepteriez vous de m'aider ? Mille mercis de m'aider par avance et mille pardons de ne pas commenter votre texte de Trieste, très beau en ses lancinances anaphoriques. J'espère que vos dimanches n'ont plus la même scansion triste. É.

Écrit par : Éric Van der Schueren | 13/11/2007

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