16/05/2006

Le « tu » de Benjamin, ma Cretina à moi, et son amour, à lui, Lucas Violin.

Ma Cretina,

 

Tu sais que je parle de toi, très souvent, si souvent, dans ces textes que j’envoie au désespoir de l’écran, que j’illumine comme je peux pour rendre plus beau l’enterrement inéluctable de Lucas Violin. Tu sais qu’après ça, après mon roman, il ne restera que moi. Ecris-moi. Ecris-moi de temps en temps, tu sais que j’aime te savoir heureuse. Je voudrais te demander de me pardonner de ne pas t’envoyer, à toi, cette lettre qui ne t’était pas vraiment destinée, parce qu’elle s’écrit pour ce personnage que tu m’as inspiré. Je voudrais te dire que je ne t’en dédie pas moins : ma vraie vie s’écrit chaque jour aussi grâce à toi, à ce que tu as et été et reste pour moi. Et moi, je vais vivre !

 

 

 

 

« Le « tu » semble s’affirmer entre nous, et  son regard, quand elle me regarde longtemps – je ne me souviens pas qu’une femme ait accordé des regards et des baisers aussi longs – n’a rien perdu de son pouvoir sur moi. Aujourd’hui, je lui ai dit que j’aimerais maintenant avoir un enfant d’elle. Des mouvements rares mais spontanés, qui ne sont pas sans signification alors qu’elle s’impose maintenant cette maîtrise dans les choses érotiques, disent qu’elle m’aime bien. Ainsi, elle m’a attrapé violemment lorsque, hier, pour échapper à une dispute, j’ai voulu quitter sa chambre, et elle m’a passé les mains dans les cheveux. Elle cite également souvent mon nom. Une fois, elle m’a dit au cours de ces derniers jours que c’était par ma seule faute si nous ne vivions pas maintenant sur une « île déserte » et si nous n’avions pas déjà deux enfants. Il y a quelque chose de moi là-dedans. » 

 

 

Walter Benjamin, Journal de Moscou.(*)

 


 

« Mon finalement amour,

 

Il est des êtres entre lesquels et nous, nous nous sommes efforcés de mettre le monde. Il est des êtres trop fragiles pour qu’on les veuille retenir lorsqu’ils s’en vont, que l’on voudrait saisir violemment et, avec nous, emmener au bout du monde. Mais l’on s’en dissuade malgré nous et envers eux. Il est un être qui m’a laissé pour s’enfuir dans un recoin de la terre où je n’irai pas la chercher. Il est cet être fragile, quelque part, qui, de moi, pendant cinq ans, a tout supporté et tout aimé et qui m’aimerait encore- je veux croire- si j’avais bien voulu dire le tort que j’ai eu de ne pas savoir l’aimer en retour.

Il est cet être derrière un horizon sans direction, à qui je voudrais dire que rien n’est gâché que mon souvenir. Je veux te dire que je ne suis jamais là, que je ne serai jamais là, plus jamais là. Que je sais aujourd’hui que je ne comprendrai jamais comment t’aimer, et que cela doit te consoler. Je voudrais te dire que je veux que tu m’oublies et me rayes du bonheur, mais je sais que tu l’as déjà fait, sans doute. Je m’efforce de t’oublier, d’oublier comment je puis me gâcher, me répandre dans le noir, dans l’absence de discernement, dans les leurres de l’existence, oublier combien je sais me vautrer dans le désespoir alors que tu pleures et me supplies de me relever, alors que je n’avais qu’à t’attendre et à souffrir ton doux réconfort, à la nuit tombée, oublier ce que pèse le jour sur ces lendemains où je vis toujours plus âprement la chute. J’avais à apprendre de toi comment ne plus tomber et j’ai plutôt failli t’entraîner avec moi dans le vertige du mépris que j’éprouve parfois pour la vie (pas les gens, jamais les gens, ni les foules, les pléthores louangeuses, les sectes, les tombereaux de gens heureux, les couples qui m’ignorent… non, jamais personne- la vie toujours.) Je voudrais te dire que je te dois les plus belles pages. Je voudrais te dire que ce livre qui s’écrit- qui s’écrit de jour en jour par-devers moi, qui s’est écrit alors et dont je t’ai lu des extraits au fond de cette chambre blanche, ce livre se poursuit, malgré mes lâchetés et mes effrois-  ce livre t’est dédié au-delà de la dédicace, je voudrais te dire qu’il est dédié à tous les enfants de moi que tu ne porteras pas… je sais que tu en porteras d’autres, je sais quelle sera ma peine. Je sais qu’il sera beau, ton ventre convexe.

Je voudrais te dire que j’en aime une autre, enfin, que j’en aime sans doute beaucoup d’autres, et que cela ne me console pas. Je voudrais te dire que Walter Benjamin aima jusqu’au bout Asja. Je voudrais te dire que je ne suis plus, à ceci prêt que je suis encore là.

 

Trieste, L.V.  » 

 

Comment j’ai noyé Lucas Violin, roman, très bref extrait.[°]

 

 


(*) cité in Tilla RUDEL, Walter Benjamin, l’Ange assassiné, Mengès, Collection Destins (très chaudement recommandé !, biographie magnifiquement documentée et illustrée, d’une très grande qualité critique et très compréhensive de l’œuvre, à mon humble avis – qui se trouve être justement l’avis auquel j’ai le plus souvent tendance à me référer, remarque desprogienne).

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