11/04/2006

Etat de Tempête.

 

La nuit a surgi par le versant de la vallée que nous ne voyons pas, nous citoyens de la mer. Elle a acquis ses premières victoires sur les vergers que je m’imagine presque en fleur déjà, parsemés sur ce plan escarpé brisé par des escaliers de géants. Le noir a d’abord formé une minuscule tache obscure sous chaque feuille avant que de gagner les arbres, dédoublés au sol, et bientôt dépassés par leurs sinistres doubles, leurs silhouettes endormies. Puis le noir s’est ajouté au noir, peu à peu, jusqu’à ce que le Ciel lui-même se mette à l’ombre de l’univers. La nuit a projeté le reflet terni de la colline jusqu’à la mer, et bientôt toute la ville fut submergée. De temps à autre un éclair survenait, qui se répandait en écho dans la ville et faisaient encore, plusieurs minutes après avoir retenti, craquer les nœuds des arbres aux bras dressés. Dans les rues c’était la débandade, on entendait claquer les pas sur le pavé, comme les gouttes sur le carreau, les imperméables se fermer dans un bruit sourd, les volets s’abattrent, les radios s’éteindrent. Un aveugle, lui-même, avait adopté le pas pressé des passants. Sa canne frappait le sol, donnant à l’ensemble une base rythmique très jazz. Le vent se mis à souffler contre la mer. Des vagues de nuits rencontraient l’onde noire qui s’émouvait à peine. D’ailleurs à cette heure, la mer oppose peu de résistance, elle se replie sur elle-même, se mure dans un silence épais. Sur le Môle, des amoureux renonçaient déjà à l’élan de courage qui les avaient incités à s’exiler à son extrémité. Là, en somme, où le vent est le plus fort, ils s’étaient enlacés vainement, attendant peut-être une ultime rafale, pour prouver quoi, à qui, qu’en saurais-je moi qui n’ai rien affronté que seul ? Dans la vieille ville, les pieux anciens qui avaient assisté à l’office du soir à San Giusto redescendaient vers la piazza dell’Unita en se tenant par la main et par le col. En file indienne, le long des mains-courantes, ils avançaient. Les vieilles, hésitantes et tremblantes en raison du froid et de la peur de choir, s’encourageaient les unes les autres, se faisaient un peu peur, dramatisaient l’effort de chaque pas, comme des enfants qu’on a contraints à rallier seuls, dans la nuit, une maison familière. Les vieillards, eux, riaient un peu, sous leurs casquettes de Saba, imitaient le tonnerre, comptaient les secondes après chaque éclair, épiaient l’orage qui se rapprochait. Ils se hélaient les uns les autres, comme au temps de l’enfance où ils rentraient ensemble à pied, depuis l’école jusqu’à la maison. Hé, Scipio ! Hé Davide ! Ah ! Maman, n’aie pas peur, ce n’est que l’orage ! Aux abords de la gare, les passagers du train de Udine, récemment arrivés, essayaient encore désespérément de maintenir leurs parapluies contre les rafales. Les poubelles de la ville vomissaient déjà des centaines de ces ombrelles dont le vent avait eu raison. Demain matin un véhicule des services de nettoyage de Trieste passera devant moi, dans l’Aube, une remorque pleine de ces cadavres jaunes, bleus, oranges, verts et gris, à baleine, en demi-arrondi, doublés, rapiécés, lignés, quadrillés, avec des motifs en patchwork, à manches en corne, en bois, en plastique vulgaire, pourvu d’un dispositif d’ouverture automatique… Je penserai à Jean-Pierre Marielle, à son numéro de représentant, aux galettes de Pont-Aven. Je penserai au cul de sa femme, je penserai à ton cul. Mais actuellement le vent souffle, je suis à l’Université, je vois la nuit tombée sur l’après-midi, je vois depuis la classe obscure du troisième étage, la pluie dessiner sur le tableau du paysage une poussière immense et fluide, je vois le monde périr dans un feu inversé, se gonfler de néant, se dévorer dans le flou. Le cours est terminé. Depuis quand, je l’ignore. Tous les étudiants ont déserté la Aula P. Peut-être leur ais-je dit au revoir, je l’ignore. J’étais dans le Karst, sur le Rive, dans les piétonniers de Trieste, au bout du Môle, à San-Giusto, à la Gare, j’étais demain devant le Parc à voir les camions de la ville, j’étais à Pont-Aven à dessiner ton cul, mais je n’étais pas là. Je ne suis jamais là.

10:56 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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