10/04/2006

Transports

 

Le bus bondé, chargé d’odeurs, caracolant sans fin sur une route immensément longue en amont, venue de l’infini, emportant les survivants d’un ailleurs à jamais inconnu de nous. Le bus qui marque à peine l’arrêt à Amoor, qui nous emporte chaque matin vers l’école dont nous ne voyons pas progresser les travaux de construction, pour laquelle nous suons, pensons-nous vainement, à déplacer un tas de pierre, toujours le même tas de pierres. Il y a dans ce bus des vielles édentées, des enfants qui sourient de toute leur bouche, des hommes jeunes encore et qui pourtant portent déjà la moustache… alors que moi ? Il y a Elle, si près de moi qui pense qu’Elle pourrait se retourner encore et me dire qu’Elle m’aime. Nous ne nous sommes rien dit ce matin. Le petit déjeuné nous a séparés, Elle a préféré une autre place à celle que je lui avais conservée près de moi. Elle a pris le chemin de l’arrêt de bus sans m’avertir du départ. J’ai couru et rattrapé le groupe au milieu des rizières qui séparent le village de la route. Il fait chaud ce matin. Je suis malade. Je dors mal depuis que son sommeil se distrait du mien. Elle se tient debout à côté de moi, dans la cohue, dans les effluves d’épices, dans le tourbillon des haleines des vieilles qui mâchent leurs chicots rouge sang. Il y a aussi un jeune garçon torse-nu, en mauvais équilibre sur le rebord de l’entrée béante du véhicule, qui fait mine d’être à l’aise. On se bouscule à l’intérieur pour lui faire une place, on le met en garde. Il ne veut rien entendre. Il reste là à prendre le vent, un bras ballant l’autre tenant un barreau. Personne n’admire son courage, mais il est fier d’afficher cette inconscience. Un jour son corps se dispersera sur la route, c’est évident. Il y a cette petite fille malade, dans sa robe de poupée, que sa mère gifle parce qu’elle a vomi sous son siège. Je lui offre de l’eau, je lui offre un motilium, je lui offre un sourire : ce que j’ai dans mon sac et mon cœur étroits. A des milliers de kilomètres de là- et quelques années plus tôt- j’étais moi aussi malade dans l’autocar, dans la voiture, dans le wagon. J’étais, à vrai dire, malade aussitôt qu’on me portait quelque part. Je hais les longs voyages, je hais les brèves escales, je hais le transport. J’aime être ailleurs, entendons-nous. Et puis je suis partout ailleurs. Mais je ne supporte pas les transports, je suis sans cesse dans l’appréhension de ce que je vais trouver à l’arrivée. L’appréhension, en moi, se loge au creux du ventre. Ma mâchoire se serre. Mon front se tord. Mes doigts se relâchent, se gonflent de froid, leur usage me devient difficile. Je hais la route vers ces lieux d’anniversaires où ma mère me porte dans sa petite 4L blanche, le mercredi après-midi. J’ai peur d’offrir ce cadeau nul, ce livre qui était encore à moi hier et que ma mère a remballé dans le paquet qui a servi au nécessaire à raclette qu’on lui a offert l’hiver dernier. J’ai peur de voir la mèche que je me suis longuement peignée se défaire avant même la destination. J’ai peur d’avoir à dire bonjour à tous. Qu’on voie ma confusion. Qu’on voie mon ennui d’être là. J’ai peur qu’on s’aperçoive de ma présence ou pire encore : j’ai peur qu’on m’ignore. J’ai peur que soit là la grande Catherine, qui est toujours première de classe et dont tout le monde se moque pour cette raison. J’ai peur de l’y voir, parce que les autres vont me forcer à dire avec eux du mal d’elle. Et moi je suis secrètement amoureux de cette grande blonde (déjà). Je voudrais lui glisser un mot à l’oreille, derrière ces mèches brunent qui s'affollent au vent, mais Elle prend un air agacé. Elle me dit que nous avions toute la nuit pour parler, qu’à présent il est trop tard, qu’il faut attendre le soir. Je vois les regards réconfortants des autres sur moi qui m’habillent de honte. Je voudrais sauter en marche, mais j’ai peur de mon rompre le cou, et je ne suis pas un garçon courageux. Ma mère ne fera pas machine arrière. Elle va au cinéma avec une amie (dit-elle), je le sais, elle est déjà en retard. Je ne sais pas pourquoi cette fille m’a invité. Mon nom devait être le dernier sur la liste qu’elle a composée. Le jour où elle a distribué les enveloppes d’invitation, j’ai été surpris de faire partie des élus. Je voudrais sauter de la voiture au premier carrefour, mais je ne peux pas mourir avec le parfum de ma mère dans les narines. Je ne veux pas aller à son anniversaire, embrasser ses parents amoureux qui vont me regarder comme une bête curieuse. Sa fille leur a dit- j’en suis sûr- ce que tout le monde dit de moi. J’ai peur. Arrête la voiture. S’il te plait Maman. Je veux rentrer à la maison ne voir personne je veux finir mon livre, j’ai des devoirs à terminer, mes tables de multiplication -celle par 7 il me faut l’apprendre- ou bien plus tard- bien plus tard, lorsque je serai vieux, en Inde, dans un bus bondé, sur une route baignée de lumière et crevassée, je ne parviendrai toujours pas à me la remémorer, alors que je compte les jours et les semaines. La table par 7 est la seule qu’il faille savoir. Elle a mis ce petit débardeur jaune qui pend sur ses épaules dorées. Ses bras légers sont levés, elle se tient à la rambarde. Son petit poignet est crispé. Je sais qu’elle dort avec les poings fermés. Je veux rentrer. J'implore ma mère silencieusement, je l'implore dans ma tete. Regarde moi. Je fais semblant. Je n'ai pas du tout envie d'y aller. Ma mère garde les mains sur le volant, ne regarde que devant elle. La voiture est silencieuse dans la fureur de la route. S’il te plaît… Nous sommes arrivés. Elle m’a tourné le dos pendant tout le trajet. Nous descendons du bus, un effluve de mazout sort du pot d’échappement, en même temps que son moteur râle. Je n’ai rien pu dire qui la décide à se tourner vers moi, à me sourire ou à me jeter un regard désolé, rageur ou neutre. Un seul regard. La chaleur est étouffante, nous marchons jusqu’à la cour de l’école. Elle marche loin devant moi. Ne se retourne pas… Derrière moi la 4L démarre. Il y a un ballon rouge dégonflé et plissé accroché à la porte. Sa surface est couverte de boursouflures horribles. Encore une marche et la sonnette à presser. La maman de cette fille m’ouvre la porte. Le lourd portail en fer forgé grince, il y a dans la cour des centaines de petites têtes brunes éreintées un peu par le soleil qui se dilate dans son zénith. Des enfants qui nous accueillent en chantant. J’ai un collier de pétales autour du cou… la Grande Catherine est là. Je ne vois que sa nuque, et le versant de sa chemise jaune, elle est si belle cette fleur dans ses cheveux, elle se penche sur une petite fille en uniforme. Le feu crépite dans la cheminée, la maison est très grande et sent bon. Je pense à ma mère. Je me demande si elle pleure parfois au volant de sa voiture. Il fait si chaud. Mes yeux se troublent dans la sueur. Mes doigts se cramponnent au cadeau. Tous les autres sont arrivés. Il va me falloir dire bonjour à tout le monde. Il y a une foule immense d’enfants qui sourient du même sourie. Mon cœur est trop étroit, je ne veux sourire qu’à Elle. La jolie Maman répète mon prénom en esquissant aux commissures des lèvres quelque chose qui ressemble à une blessure, elle veut me dire quelque chose mais je sais que je ne pourrai pas l’entendre. Je crois qu’elle s’est finalement retournée, m’a cherché des yeux, je veux le croire… Le portail de fer est ouvert et se balance dans le silence…La porte claque, le ballon rouge virevolte.

 

Je cours sur le chemin, je cours sous le soleil immense, je cours dans l’après-midi qui a déjà versé dans la nuit froide, je me prends les pieds dans les nids de poule, mes basquets soulèvent de la poussière, mes souliers claquent contre l’asphalte, je trébuche dans les graviers, je m’écorche les genoux, je déchire mon pantalon de velours, je tache mon short de sang. Mes jambes musclées me portent plus loin que ne voient mes yeux de dix ans, mes yeux sans histoire luisent de larmes que je n’éprouverai le besoin de verser que dans des années…lorsque je la connaîtrai, Elle, si belle déjà hier. Je cours vers toi et loin de toi. J’entends au loin les cris de joie des enfants.

 

10:57 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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