21/03/2006

Revenir sur une vieille affaire... on m'y fait penser

Bien avant que Solers ne se croie autoriser à enfiler les moustaches de Friedrich Nietzsche (à l’envers) pour masquer ses dents cariées, M.N., comme il l’appelle avait déjà donné signe de vie. 

 

                        Les nues de Sils Maria, le 29 mai 2005,

Porté par la dernière averse, poste restante.

 

 

A l’attention de Monsieur Valery Giscard d’Estaing, président de la Convention européenne,

Rédacteur de la constitution européenne,

 

 

                        Je ne vous apostrophe pas d’un « cher Monsieur », vous qui ne m’êtes absolument pas cher, ni non plus la Constitution dont vous êtes l’instigateur et dont la récente lecture me contraint à changer une nouvelle fois ma cendre en brasier.

 

                        Il m’est parvenu depuis l’Europe aux anciens parapets, une clameur d’une particulière force qui me laisse à penser que l’ère du dernier homme n’est pas encore vraiment advenue. Ceci me réjouit. Je tenais à joindre quelques braises au gibet sur lequel vous avez été porté. Vous conviendrez avec moi que c’est de bonne guerre : chaque époque reconnaît ses coupables – ou plus justement les désigne- j’en fis moi-même les frais à titre posthume pour avoir inspiré quelques fous. Ce que nous faisons n’est jamais compris mais toujours seulement loué ou blâmé.

 

                        Ainsi les peuples d’Europe entrent en ébullition au sujet de votre texte. Il semble que l’Europe se fractionne, s’interroge, s’éveille enfin. Qui autour d’un oui, qui autour d’un non, voici que se dessinent quelques étincelles dans l’obscurité du vieux continent. Le socle de valeurs communes que vous avez si bien défendu a été perçu par quelques uns comme une chape de plomb… quel médiocre architecte vous faites. Il y avait jusqu’à présent mille peuples et sur ces mille peuples vous avez voulu asseoir un Etat. Vous avez voulu dérober la conscience européenne et au fruit de ce vol vous avez donné le nom de culture. Et à ce qui résonnait entre les peuples vous avez voulu donner un écho artificiel. Je vous assois face à cette vérité : ce nouveau testament de l’Europe que vous avez rédigé n’est que le fourreau dans lequel votre gouvernement range son épée. Vous avez voulu donner aux peuples de l’Europe une fin à laquelle ils ne prétendaient pas. Vous avez trahi le désir d’unité d’une Europe que défendaient depuis plus d’un siècle tous les hommes vastes et profonds. Vous ne pouviez donner à nos désirs le nom de loi. Vous payez aujourd’hui cet affront.

 

                        Mais dites-moi donc Monsieur, si l’Europe manque de but, n’est-ce pas que manque encore l’Europe elle-même ?

 

                        Les valeurs communes dont vous prêchez la sacralisation- cette morale, et – pardon -  cette politique économique de liberté commune, sont en vérité délires d’hommes, aliénations. N’avez-vous pas entendus de Zarathoustra le prêche ?

 

                        Qu’est-ce, en vérité, que cet Etat européen dont vous louangez la Constitution ? Le plus froid de tous les monstres froids. Et c’est avec froideur aussi qu’il ment ; et suinte de sa bouche ce mensonge : Moi l’Etat je suis le peuple. Et c’est du peuple que vous prétendez défendre les valeurs dès le premier article de ces nouvelles tables de la Loi d’Europe… Si tôt commence le mensonge !

 

 

                        Avez-vous entendu la clameur des peuples ?

 

                        La place publique est pleine de ces bouffons tapageurs, et le peuple aveugle se réjouit d’être gouverné par ces grands hommes, ces petits maîtres qui ont si peu de temps pour briller qu’ils pressent le peuple et exigent de lui un oui ou un non. Malheur à lui s’il se refusait à être pour ou contre.

 

                        Mais ce n’est pas du peuple que je veux faire la mise en garde. C’est vous que je veux mettre en garde contre vous-même. Vous voici donc, superflus. Vous acquerrez des richesses et devenez plus pauvres. Vous voulez la puissance et avant tout le levier de la puissance, beaucoup d’argent, impuissants !

 

                        On les voit grimper à Bruxelles, ces singes agiles ! Ils grimpent les uns sur les autres et se poussent ainsi dans la boue et dans l’abîme. Ils veulent tous s’approcher du trône, c’est leur folie- comme si le bonheur était sur le trône ! Souvent la boue est sur le trône, et souvent aussi le trône est dans la boue.

 

                        Là où finit l’Etat, là seulement commence l’Homme qui n’est pas superflu : là commence le chant de la nécessité, la mélodie unique sans autre pareille.

 

                        Les européens, n’en doutez pas, entendront un jour la mélodie unique qui les rassemble. L’instrument dont elle s’échappera ne sera pas dans les mains de votre gouvernement imposteur. Peut-être ne proviendra-t-elle que de la pluie dans les arbres, par un certain après-midi d’orage.

 

                                  

                                                                       Très peu à vous,

 

 

Friedrich Nietzsche.  

 

 

PS : Max Stirner se joint à moi pour vous adressez ses heureuses condoléances.

 

Extrait du spectacle, Le prophète en boîte, création de la compagnie Blau, été 2005.

11:55 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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