20/03/2006

Aller simple- le retour un peu moins.

Dans les trains le soir tout le monde fait le mort là on dort ici on pique du nez sur un roman policier à deux sous et le cliquetis du monstre sur les rails rythme les conversations des voyageurs et ils soufflent les mots plus qu’ils ne les prononcent et sur dix tours de roue ils scandent une phrase et ils écoutent la voix compassée du chef de train qui annonce la destination et souhaite la bienvenue à tous ceux qui sont là et aussi à ceux debout quand même et qui savent pourtant qu’on en est loin encore de la destination et ceux-là soufflent un nouveau coup et à côté de moi et il y a une jeune fille jolie en chaussettes elle a laissé ses souliers mouillés au pied du siège et elle bâille de temps à autre et elle se refait le chignon et croise et décroise les bras et se caresse la tête en pensant que personne ne la caressera ce soir et à droite il y a une vieille dame qu’on ne caresse plus depuis longtemps et elle lit un catalogue de cuisinières plaques vitrocéramiques gaz électrique double quadruple fourneau professionnel et elle a remarqué que je jetais par dessus son épaule un coup d’œil et me tend le catalogue et elle me suggère cette page-là et elle me dit qu’elle peut m’avoir des prix que son beau-fils est dans le coup mais déjà je ne la regarde plus j’ai décliné son offre grossièrement et je me souviens tout à coup d’elle de cette fille-là parce que je vois le paysage autour qui prend un ton de fond de bouteille et je me souviens que la pupille la sienne baignait sur un océan vert comme ça et je me souviens lui avoir dit que je passais la prendre s’en souvient-elle et je lui ai dit un jour je viendrai te chercher et puis je ne suis jamais parti se souvient-elle de moi bouge pas je passe te prendre je prends toujours au vol ou au dépourvu et il n’y a pas de mesure à la prise que j’ai sur les choses j’ai un regard éternel pas possible que tout ça ne me survive pas je vois au-delà de la vie je vois ce que nous sommes dans la projection des ombres et je vois ce que tu pense je vois la haine que t’as pour moi je vois le revers de ta peau je vois ce que tes paupières cachent et je vois tes coups je vois ceux que tes mains vont porter qu’elle pourraient porter et je vois le désir que tu as de t’éprendre de la nuit de voir le jour s’effondrer brûler comme une voiture accidentée sur le bord de l’autoroute et que je vois depuis le train depuis mon poste à grande vitesse depuis ce wagon calfeutré et je vois les flammes qui montent de l’autoroute tout à coté et la carcasse de la voiture et le feu que ça fait et les voitures arrêtées et le spectacle que ça fait et je trouve ça beau et je pense alors qu’on n’a pas besoin d’incendier les forêts notre brasier à nous est technique quotidien efficace on n’a plus que ça nous autres la curiosité d’évènements dont on a la maîtrise et qu’on peut contempler à grande vitesse nous autres les veaux nous les regardons depuis le train.

15:28 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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