03/03/2006

Métempsycose des haricots

 

Six mois à peine après la sortie remarquée de Acide Sulfurique, Amélie Nothomb nous revient avec un nouveau roman : Métempsycose des haricots. Extraits.

« Mesquine, certes, je le fus, mais pas ce jour là. Il s’en fallait de peu pour que je dise à Andreu le fond acerbe de ma pensée.

_ Tu n’aurais pas un pot de colle, lui dis-je me grisant déjà de la supercherie.

Son pot de colle, je l’avais dérobé la veille sur son bureau, pendant l’heure de table. Andreu chercha longuement, et chagrin, il me dit 

_ Pas de pot de colle, j’étais pourtant certain de l’avoir laissé là, sur mon bureau, hier.

Je jubilais intérieurement et me laissais aller à un voluptueux abrutissement. La densité des choses atteint à son paroxysme lorsque l’on vit orgueilleusement en dépit des autres. Je serais dans ma main le petit pot de colle.

_ C’est énervant à la fin, où est-il ce maudit pot de colle

_ Ne t’inquiète pas, je crois qu’il en ont un à la compta. J’irai le leur demander après le dîner. Tu viens au mess ?

_ Pas aujourd’hui, ce sont des haricots.

Je me suis donc retrouvée seule, une fois de plus, ridiculement seule.

_ Vous avez vu le temps qu’il fait dehors ? Je préfèrerai être dans ma maison de campagne au coin du feu, me confia la responsable du mess au moment de verser son infâme bouillie de haricots dans l’assiette.

Je m’assis sur le coin d’une table esseulée et discrète. Un collaborateur de la compta vint s’asseoir en face de moi. Nous n’avions pas de conversation. De temps à autre, je levai la tête pour voir la sienne, son brushing impeccable dont la courbe traversait son visage en une volute aérienne et en forme d’arabesque sinusoïdale, signifiait : « Je suis adepte du zen comptable mais j’ai le temps d’aller chez le coiffeur. »

Mes yeux lâchèrent l’image de cette idole carthaginoise, et je replongeais la tête dans mon plat de haricot lorsque je remarquais une chose étrange. Egaré sur le coin du plateau, piteusement déconvenu et froid déjà, un fayot gisait. Ce haricot baudelairien me fascinait sans que je pusse expliquer la cause de cette adoration nouvelle. Et c’est alors que la lumière fut, et que je dis à mon voisin de table :

_ Ce haricot me rappelle quelqu’un que j’ai connu. »  

 

AMELIE NOTHOMB, Métempsycose des haricots, roman Albin Michel, 120 pages. 15 € TTC. Sortie imminente

14:37 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

bon pour le pastis... euh, pastiche Excellent ! Tu sais ce que dit Prout dans "Pastiches et mélanges" ?
Docn maintenant, t'es bon pour le Roman !

Au turbin !

Écrit par : pdf | 01/05/2006

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