07/01/2006

Sanatorium 20ème siècle

 Je n’ai, de ma vie, jamais mis les pieds dans un sanatorium. Mais je me figure parfaitement à quoi peuvent ressembler ces mouroirs de luxe : je suis né au vingtième siècle.

 

« Monsieur, comme il y a tant de malade et que l’hôpital est insuffisant et pauvre, vu qu’il y avait beaucoup de fols et peu de sages, on s’est avisé d’interchanger les lieux : maintenant l’infirmerie est le monde entier. »

 

Mateo Aleman, Le Gueux ou la Vie de Guzman l’Alfarache (1599-1604)

 

Figurez-vous un lieu amnésique, un lieu où –plus qu’ailleurs encore- l’on ne peut préjuger de rien quant à hier ou demain. Un bloc de brouillard où se côtoient malades et hypocondriaques, tuberculeux et déserteurs, jeunes gens racés, foudres de guerre, vieillards aigris et rutilantes mégères. Figurez-vous en ces lieux des journalistes d’investigation sous couverture, sous la couverture en laine brodée du nom de l’établissement « Sanatorium 20ème  siècle », étendus sur des transats au milieu de la terrasse et de la foule bourgeoise – et donc anonyme, face à un paysage enneigé. Figurez-vous là un homme corpulent, le visage plein de sang sous d’épaisses moustaches, aux gestes d’une brutalité retenue jusqu’à la délicatesse. Figurez-vous cet homme neurasthénique, dans ce sanatorium, se piquant d’affronter sur son terrain (le génie militaire, un génie particulier…un terrain émouvant) un vieux colonel français farouchement opposé au retour de Dreyfus en France et qui, en éminent spécialiste des colonies, propose la création d’une industrie nouvelle dont seule la France saurait en faire son orgueil : la transformation industrielle de tribus de nègres en peaux à tanner… d’un cuir odorant certes, mais d’un noir profond et délicat. Figurez-vous un jeune homme égaré sursautant à chaque claquement de porte déclenché par une jeune russe intrigante. Figurez-vous la guerre autour et nulle part, et des nappes de sang qui gagnent peu à peu le brouillard. Figurez-vous la neige qui tombe jusqu’au fond des poumons, des milliers de bains chauds relâchés chaque jour à un océan de glace depuis ces bâtiments immobiles suspendus aux nuages. Figurez-vous les hommes épuisés par tout ce blanc, par l’heure toujours régulière, par la mort qui les a déjà gagnés, qu’ils attendent là parce qu’ils ne veulent plus en repartir. Figurez-vous le silence toujours plus pesant derrière le bruit, et toute la sagesse du monde qui s’époumone là à se faire entendre, à pleine voix. Où êtes-vous Settembrini ?     

 

Au sanatorium, vous rencontrerez :

 

Knut Hamun, le Dernier Chapitre (et le film adapté « Un air si pur »), Thomas Mann, La Montagne Magique (et le film…), Octave Mirbeau Les 21 journées d’un neurasthénique (difficile à trouver), Bruno Schulz, Le Sanatorium au Croquemort (L’imaginaire, Gallimard), Boris Pahor, Printemps difficile

 


16:48 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

ET la Peau de Chagrin de Balzac ... le Sanataorium, l'endroit de la fin du Jeu.

"L'étonnement manifesté par le jeune homme en recevant une fiche numérotée en échange de son chapeau, dont heureusement les bords étaient légèrement pelés, indiquait assez une âme encore innocente; aussi le petit vieillard, qui sans doute avait croupi dès son jeune âge dans les bouillants plaisirs de la vie des joueurs, lui jeta-t-il un coup d'oeil terne et sans chaleur, dans lequel un philosophe aurait vu les misères de l'hôpital, les vagabondages des gens ruinés, les procès-verbaux d'une foule d'asphyxies, les travaux forcés à perpétuité, les expatriations au Guazacoalco. Cet homme, dont la longue face blanche n'était plus nourrie que par les soupes gélatineuses de Darcet, présentait la pâle image de la passion réduite à son terme le plus simple. Dans ses rides, il y avait trace de vieilles tortures, il devait jouer ses maigres appointements le jour même où il les recevait. Semblable aux rosses sur qui les coups de fouet n'ont plus de prise, rien ne le faisait tressaillir; les sourds gémissements des joueurs qui sortaient ruinés, leurs muettes imprécations, leurs regards hébétés le trouvaient toujours insensible. C'était le jeu incarné. Si le jeune homme avait contemplé ce triste cerbère, peut-être se serait-il dit: Il n'y a plus qu'un jeu de cartes dans ce coeur-là!"

Écrit par : Bardamu | 15/09/2007

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