02/12/2005

Mon complice

Mon ami le bouquiniste de la rue Saint-Paul m’a dit l’autre jour évoquant mes passagères difficultés à m’acquitter du prix d’un ouvrage dont je lui ai demandé qu’il me réserve la vente et qu’il soustraie à cette fin l’exemplaire de la vue des badauds amateurs et gâcheurs de belles affaires (des poèmes d’Odilon Jean Perier, pas pour les cochons) : « Tu lis au-dessus de tes moyens ».

 

Voilà qui est vrai.

 

Je dirais bien de lui qu’il est mon ami, mais c’est lui-même qui me dit à ce propos : « les méchants n’ont pas d’amis, ils n’ont que des complices ».

 

C’est un complice.

 

Une fois, il m’a appelé « fils » depuis il a recommencé bien des fois mais tout de même à chaque fois c’est comme la première fois et je suis fier parce que les clients ont peur de lui et de son air me demande pas de lectures scolaires souvent je pense cave canem en le voyant et en même temps ex libris y’a qu’à voir comment et nunc manet in te la porte étroite de sa boutique de canelle grince quand on la pousse et la lumière qu’il y a là-dedans, c’est un puit de lumière, y’a qu’à voir toute la clarté qui reste entre les mots, bien que beaucoup aient été caviardés, y’a pas plus obscur q’une chambre sans livre c’est moi qui vous le dis, c’est lui qui m’a vendu mon premier livre rare c’est un exemplaire superbe du voyage au bout de la nuit chez fereczi et fils éditeur le livre moderne illustré en deux volumes et c’est beau il y a plein de lumière entre les mots de la nuit je le regarde souvent et parfois je me dis que c’est mieux que mes yeux s’usent là-dessus que sur un décolleté et des fois non je ne me dis rien je regarde les seins des filles qui passent et lui aussi il les trouve mignons souvent je le sais.

 

Il demande si cette jeune fille là au bout de mon bras c’est une nouvelle camarade de jeu et souvent oui c’est vrai je joue.

 

Un jour, très fier d’avoir épinglé cette phrase étonnante dans le nioque de l’avant-printemps de Francis Ponge, j’ai traversé sans y penser ni même mesurer combien le vin que j’avais bu (un sicilien sans doute cela se laisse boire proprement au gré d’une lecture sur cette petite terrasse très agréable aux beaux jours bien que de nombreux petits vieux- qui sentent un peu et de manière moins agréable qu’un incunable –bien également que nous le devenions tous un jour, incunables, mais voici que je m’égare et ai perdu la fin de ma parenthèse, ah, non, la voici ) lestait (le vin) l’enclume que je porte sur la tête et que moi seul je vois, toute la rue piétonne (j’ai traversé) qui me séparait de sa boutique dont j’ai poussé la porte sans fracas, mais tout de même c’était assez beau, et tout de go j’ai déclaré :  «  Les Fleurys, dimanche 2 avril 1950, A chaque instant avoir perdu, devoir retrouver son vocabulaire, devoir repartir du vocabulaire le plus commun, grossier, terre à terre, du manque presque absolu de vocabulaire des paysans, des ouvriers, de leur insigne, boueuse, terreuse maladresse : Voilà qui est bon ! Bon signe. Une chance. »

 

Oufti.

 

La bouquinerie des Carmes, rue Saint-Paul, dans le centre de Liège. 





01:27 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Me rendant régulièrement à la boutique de ce monsieur, j'en déduis qu'il émane de lui un certain aigrisement, dû à l'inculture humaine. J'ai malheureusement une fois eu une altercation avec lui à propos du prix d'un livre mal rédigé. Sa vulgarité et son fiel ont pimenté la "discussion." Retenez toutefois, Monsieur le Bouquiniste, que lorsque vous officiez derrière votre comptoir, vous êtes avant tout un commerçant ayant le devoir de considérer tout client comme un roi. Laissez donc vos sentiments quant à l'inculture humaine régnant actuellement en maître à l'abris de votre porte grinçante. Je me permets d'ajouter que votre prédecesseur (une dame âgée charmante avec les lecteurs potentiels, cherchant à les orienter valablement) qui a quitté la librairie il y a quelques années est exempte de mes reproches. Allons, malgrès vos travers sur le plan comportemental, je reste plus ou moins fidèles à votre commerce, tant il est merveilleusement achalandé. A ma prochaine visite anonyme en votre caverne d'Ali Baba, cher bouquiniste...

Écrit par : Jdfg | 08/10/2011

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