29/11/2005

Emile Verhaeren et Walt Whitman

J’ai rencontré une femme, des plus belles- je me dois de le signifier- qui ne connaissait pas Emile Verhaeren… on ne peut plus tout leur demander, désormais. Et puis d’ailleurs, Verhaeren (traduit par Zweig et Rilke… excusez du peu !) qui était connu dans l’Europe entière et célébré comme le plus grand poète du continent… qui le connaît encore aujourd’hui ?

 

Emile Verhaeren est né en 1855 au bord de l’Escaut. Il faut se figurer une plaine maritime parsemée de moulins, de sombres matins sur l’onde où s’égarent d’erratiques passeurs d’eau, de petites maisons de pierre où vannent des femmes et les contours austères d’une huilerie dont son père est le propriétaire.

 

«  Une grâce solide et rustique accompagne

Tes gestes et tes pas qui se meuvent d’accord,

Si bien que tu parais ramasser en ton corps

Toute la vie éparse au grand vent des campagne. »

(La Paysanne au bord de l’Eau, in Belle Chair)

 

Après ses études de droit, il abandonne la profession juridique pour se plonger dans l’écriture. Il connaît une période de profonde neurasthénie aux côtés de Rops, Ensor, Van Rysselberghe et Constantin Meunier… Selon Philippe Van Thiegem (Dictionnaire des littératures), c’est à cette époque que sa conscience religieuse s’amenuise, que son vers se transforme, se libère, qu’il reprend vie par la force de l’écriture, dans un travail quotidien, sans relâche. Alors que l’explosion industrielle éclabousse l’ensemble du paysage de sa Flandre natale, Verhaeren s’éveille à un socialisme idéaliste, empreint d’une foi dans la vertu émancipatrice de l’effort humain. Il publiera bientôt ce qui deviendra son grand œuvre, un triptyque en vers libérés de toute métrique : Les Campagnes hallucinées – Les Villes tentaculaires – Les Aubes. Son écriture est, dit-on, inspirée de l’œuvre du plus grand poète du continent américain, Walt Whitman dont Verhaeren, dans une lettre écrite à Zweig, dit pourtant avoir eu connaissance très tard : en 1908, c’est à dire onze ans après l’écriture des Villes tentaculaire. On prétend pourtant que Verhaeren n’a pas pu ignorer les premières traductions des vers de l’Américain, publiées dans de nombreuses revues. Laissons-là les commentateurs à leur besogne… et contentons-nous de percevoir l’Esprit du Monde qui transparaît à la lecture conjointe de ces deux génies admirés sur leurs continents respectifs. 

 

Les villes tentaculaires, Emile Verhaeren, 1987.

 

« Tous les chemins vont vers la ville.
Du fond des brumes,
là-bas, avec tous ses étages
et ses grands escaliers et leurs voyages
jusques au ciel, vers de plus hauts étages,
comme d' un rêve, elle s' exhume.
Là-bas,
ce sont des ponts tressés en fer
jetés, par bonds, à travers l' air ;
ce sont des blocs et des colonnes
que dominent des faces de gorgonnes ;
ce sont des tours sur des faubourgs,
ce sont des toits et des pignons,
en vols pliés, sur les maisons ;
c' est la ville tentaculaire,
debout,
au bout des plaines et des domaines.
Des clartés rouges
qui bougent
sur des poteaux et des grands mâts,
même à midi, brûlent encor
comme des oeufs monstrueux d' or,
le soleil clair ne se voit pas :
bouche qu' il est de lumière, fermée
par le charbon et la fumée,
un fleuve de naphte et de poix
bat les môles de pierre et les pontons de bois ;
les sifflets crus des navires qui passent
hurlent la peur dans le brouillard :
un fanal vert est leur regard
vers l' océan et les espaces.
Des quais sonnent aux entrechocs de leurs fourgons,
des tombereaux grincent comme des gonds,
des balances de fer font choir des cubes d' ombre
et les glissent soudain en des sous-sols de feu ;
des ponts s' ouvrant par le milieu,
entre les mâts touffus dressent un gibet sombre
et des lettres de cuivre inscrivent l' univers,
immensément, par à travers
les toits, les corniches et les murailles,
face à face, comme en bataille.
Par au-dessus, passent les cabs, filent les roues,
roulent les trains, vole l' effort,
jusqu' aux gares, dressant, telles des proues
immobiles, de mille en mille, un fronton d' or.
Les rails raméfiés rampent sous terre
en des tunnels et des cratères
pour reparaître en réseaux clairs d' éclairs
dans le vacarme et la poussière.

[…] »

   

 

Mannahatta, Walt Whitman, 1855.

 

«  Comme je cherchais du précis du parfait pour ma cité

Tout à coup surgit comment mais bien sûr ! son nom d’origine !

 

Ah ! vraiment j’ai compris aujourd’hui tout ce qu’il pouvait y avoir dans un nom comme plénitude liquide débridée comme musicalité autonome,

J’ai compris que c’était ce mot ancien qui convenait à ma cité

Parce que c’est un nom nidifiant dans son nid de superbes baies marines,

Qu’il est riche, qu’il est tout entouré d’une doublure de voiles de voiliers de vapeurs que c’est une île de seize milles en longueur à socle compact,

Qu’elle a des rues innombrables pleines de monde de hautes structures de fer poutrelles graciles et solides qui montent en légèreté dans les hauteurs claires du ciel,

Que les marées y sont amples vives ah ! comme je les aime au coucher du soleil,

Que les courants marins coulent en tous sens qu’il y a des îlots flanqués de plus grandes îles de des hauteurs des villas,

Des mâts à n’en plus finir des vapeurs côtiers tout blancs des barges des ferries des vapeurs tout noirs aux formes agréables,

Et les rues du centre ville les maisons des affréteurs les maisons de commerce des armateurs des courtiers les rues autour du fleuve,

Les immigrants qui n’arrêtent pas de débarquer quinze à vingt mille la semaine,

Les chariots de marchandises la masculinité de la race des conducteurs les marins visages hâlés,

Le ciel estival avec le soleil brillant au milieu et les nuages qui passent très haut,

Les neiges hivernales les clochettes des traîneaux la glace qu’on brise dans le fleuve et dont les blocs suivent dans les deux sens les courants de la marée,

Les ouvriers de la cité les maîtres bien bâtis visage ouvert qui vous regardent droit dans les yeux,

La cohue sur les trottoirs, les véhicules dans Broadway, les femmes, les boutiques, les spectacles,

Un million de personnes – quelle liberté magnifique dans les manières – quelles voix dégagées – quelle hospitalité – ce sont les jeunes gens les plus courageux les plus amicaux que je connaisse,

Ah ! cité où l’eau partout étincelle dans l’échange, la hâte, cité aux clochers et aux mâts,

Cité douillettement au creux de ses baies ma cité ! »

 

 

Je dois ces lectures à mon très cher père et à un très cher libraire... Walt Whitman est l'écrivain qu'il faut lire un soir de onze septembre.


Emile Verhaeren, Les Campagnes hallucinées et les Villes Tentaculaires, Poésie Gallimard, Paris.

Walt Whitman, Feuilles d’herbe, Poésie Gallimard, Paris.

 


13:30 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

... hasard ... ... je viens justement de faire une recherche "google" sur les villes tentaculaires ...
... je suis un peu fatigué ce soir, mais je reviendrai :o)

Écrit par : goldo | 02/12/2005

A tout hasard, je dispose de la trilogie de Verhaeren, en éditions originales brochées, et souhaite m' en défaire. Non, non, je n' ai pas parlé de don. Faire, éventuellement, offre. Plus amples infos sur demande. T. G.

Écrit par : T. Gauville | 08/02/2012

Les commentaires sont fermés.