25/11/2005

Traduit du silence et Lettres à Poisson d'or de Joë Bousquet

Traduit du silence
 
"L'homme a été expulsé du Paradis. Il veut y retourner sans quitter ce monde. Je n'ai pas d'autre ambition."
( in "Traduit du silence", L'Imaginaire, Gallimard, Paris.)

Joë Bousquet est mort à Carcassone en 1950, dans un lit qu'il n'avait pas ou peu quitté depuis 1918. Blessé et paralysé durant la guerre, alors qu'il était jeune lieutenant de l'armée française, cet écrivain majeur, hélas ignoré aujourd'hui, a tenté au long de son oeuvre de "naturaliser sa blessure". Traduit du Silence, un journal poétisé, empli de faits de vie et de pensées, réalise l'efficience d'un mythe en dévoilant l'existence souffrante d'un pur esprit. "La réalité de ce monde a perdu son innocence. Mon corps m'a été repris ; la souillure m'est restée. La faute d'être a survécu en moi à l'existence."  Joë Bousquet disait de Max Ernst que "le génie réconcilie tous les aspects contradictoires de la nature humaine". On peut aisément transposer cette considération à l'oeuvre de cet écorché.
 
Joë Bousquet, aussi loin de Paris que son immobilité le retenait, n'en avait pas moins la considération des plus grands écrivains et artistes de l'avant-guerre. Eluard et lui entrenaient une correspondance, Aragon avait pour lui une grande admiration et Max Ernst lui fit cadeau de ses plus belles toiles. C'est d'ailleurs à la lecture de l'histoire de leur amitié qu'on se prend à entourer Bousquet d'une aura mythique. Lorsqu'au front de Vaicly, le 27 mai 1918, Joë Bousquet est grivèment blessé par une balle dans le dos, il ignore encore que parmi les jeunes lieutenants de l'armée adrverse on compte Max Ersnst... 
" Si Max, qui devait devenir mon meilleur ami a vu des morts en sortant de Vaicly, ils étaient des miens. S'il a entrevu des soldats emprtant leurs officiers, il a assisté à mon sauvetage. Si mes hommes m'avaient abandonné, j'aurais été ramassé par les brancardiers ou les infirmiers de Max Ernst.
Je devais vivre entre quatre murs, fasciné, regardé par les plus beaux tableaux du monde. Les plus magnifiques de ces tableaux sont l'oeuvre de Max Ernst. Je ne connais pas de désespoir que la contemplation de ces peintures ne réussisse à dissiper."
(Au gîte du regard, Denise Bellon - Joë Bousquet, Cahier Joë Bousquet et son Temps, Carcassone)  
 
Lettres à Poisson d'or.
 
" Ma vie est extérieurement une vie de rebut, et je n'en veux pas d'autre. Je ne grandirai jamais qu'en la voulant telle qu'elle m'a été infligée, en faisant de son épreuve un objet de désir. Il y fallait une vision de pureté et de beauté et qui ne démentît pas mon rêve en se heurtant à mon corps blessé. C'est fait, ce qui devait être est."
(in "Lettres à Poisson d'or", lettre du 4 septemble 1949, L'Imaginaire, Gallimard, Paris)
 
Histoire d'amour impobable et impossible entre un homme que la vie a soumis à l'immobilité, et une jeune fille de vingt ans sa cadette. Joë Bousquet rencontre Poisson d'or en 1937 dans un salon. Il échangeront une correspondance jusqu'en septembre 1949, à la veille du mariage de la jeune fille et de la mort de l'écrivain. 
 
Joë Bousquet fut l'homme le plus amoureux de l'Histoire, c'est ce qu'on se surprend à penser à la lecture de cette correspondance. L'invraissemblable nudité des sentiments où le plongea la pubication des lettres qu'il destina à son précieux amour, Germaine, cette levée de voile si troublante sur un être dont un seul mot peut rassembler et signifier justement les traits : la délicatesse, est probablement la plus heureuse gageure de toute l'histoire des lettres française. La lecture de cette correspondance nous plonge dans le voyeurisme le plus inconfortable, mais l'ignorance de ces textes ferait à jamais obstacle à l'avènement de cette prétention que nous avons d'être des hommes et de briser tout ce que l'homme a encore pour nous d'étranger.
 
Si un être au monde a vécu et aimé, cet homme est Joë Bousquet.
 
J'ai lu Traduit du Silence et Lettres à Poisson d'or entre mon lit et une terrasse de café au pénultième printemps. J'ai beaucoup pleuré.  

11:38 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Poisson d'Or j'ai vu la photo de cette femme germaine, cheveux blonds, traits fins, beau visage ; moi infiniment triste d'imaginer cet amour platonique, sublimé par les mots, la poésie ; elle a tenté une fois de le toucher, elle voulait juste s'approcher de son corps pour apaiser ses douleurs et il s'est caché le visage, la suppliant de ne pas le regarder et je me suis demandée comment elle a pu continuer à vivre ... et elle vit toujours

Écrit par : transparente | 08/06/2006

la vie est à créer ... """Ma chérie
... Mais G. ancre toi bien cette vérité dans l'esprit : voilà sous mes yeux ma chambre toute nue à minuit, dans ses couleurs, son clair obscur, son silence un peu chaud. Elle s'éclaire d'une lumière qui est dans mon coeur et ainsi, ses coins les plus bleus frissonnent come de la chair. Il y a des fleurs sur les meubles, qui veillent avec moi, pas d'autre nudité avec celle de mes mains, de mes pensées, de mes aveux ..."
".. ce que je vis dans mon amour pour toi, c'est dans son essence que je le veux obtenir ; et comme la vie nous le déguise des vêtements ordinaires je veux qu'il puise en moi, dans ma pureté, l'éclat dont il doit se revêtir pour être unique. Comme dans un tableau, un peinture purifie la couleur de la forme ... ainsi de toutes mes silencieuses et chastes rêveries, je creuse dans ma chambre un lit à ta rayonnante présence . C'est une expérience unique que je vis . Tu n'entreras pas dans un appartement, mais dans une LUMIERE ; et je parfais lentement le sentiment dont tu seras l'étoile . La chambre où je vis est si imprégnée de songe qu'il n'y a que dans mon coeur une route pour y entrer ..."
Je t'embrasse, je suis à toi de toute mon âme , pour toujours"
Joë Bousquet -Lettre à poisson d'or .- L'imaginaire Gallimard
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En avril 1950, G. demanda à Joë la permission de se marier
En septembre 1950, Joë Bousquet mourut

Écrit par : discrète et transparente | 17/09/2006

A Carcassonne J'irai bientôt à Carcassonne. J'en suis certain. J'y penserai à vous, j'y penserai pour vous à Joe et Germaine.

Écrit par : Lucas Violin | 20/09/2006

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