24/11/2005

Kaputt de Curzio Malaparte

Qu'on se le dise : Curzio Malaparte est l'un des plus grands auteurs du XXème siècle et Kaputt est vraissemblablement son grand-oeuvre.

 

En 1933, il est condamné à cinq ans de déportation sur les îles Lipari pour avoir dénoncé dans son livre "Technique du coup d'Etat", les manipulations du parti national socialiste dans son accession au pouvoir. Par une étrange subversion de l'histoire, il devint, en 1941, capitaine de l'armée mussolinienne et correspondant de guerre sur le front ukrainien. Une subversion de courte durée... puisque Malaparte persiste et signe : ses articles publiés dans le Corriere della Sera entraînent son expulsion du front par la Gestapo. Il échoue alors en Pologne avant de se réfugier en Finlande... Reste qu'il a une oeuvre à parachever et un témoignage capital à livrer. Le dernier chapitre de Kaputt fut rédigé à Capri, en 1943.

 

Il dira lui-même de Kaputt qu'il s'agit d'un livre cruel et gai. Au long des pérégrinations qui mènent ce Candide moderne -et donc désenchanté- d'un point du front à l'autre, aux quatre coins des anciennes (ou nouvelles, c'est selon...) frontières de l'Europe, le lecteur est submergé par les sentiments ambigus qui saisirent à n'en point douter, l'auteur lui-même. 

 

 

"Le peuple allemand est un Krankenvolk, un peuple malade". Ainsi entame-t-il son récit. Et le sens de cette folie se dessinera au cours des pages, avec une finesse et une violence invraisemblables. Mille voix s'élèvent dans ce livre, toutes porteuses d'une contradiction, toutes en résonance avec le chaos et l'exaltation des êtres dans la guerre. Et toutes nous content, parsemées de fréquentes incises rédigées dans les langues de nos voisins d'Europe, la fraternelle alliance qui unit le rire à la férocité. Le cynisme y est le dernier rempart contre l'horreur, la seule arme que les derniers grands-esprits ne tourneraient pas contre eux-même.

 

Invité à la table de celui qu'on appelait le Roi de Pologne, le Généralgouverneur allemand Frank, Malaparte s'ingénie cyniquement à mettre ce-dernier face à la monstruosité des mesures du gouverneur à l'égard des juifs, toujours faussement flatteur, toujours sur une corde raide, il est dans la fosse aux lions... mais loin d'être un chrétien résigné. Il raconte avec un détachement désabusé comment, lors de rafles de juifs en Roumanie, il a aidé le napolitain Sartori, un consul d'Italie flegmatique et revenu de tout - en ce compris du pire, à protéger et soigner une douzaine de juifs. Au cours d'un dîner de tête à la Légation d'Espagne, son ami de Foxa, ministre d'Espagne, évoque avec légèreté l'histoire de ce soldat russe dans la sacoche duquel on avait retrouvé un morceau de chair humaine... et Malaparte de préciser que les personnalités présentes ont longuement épilogué sur la question de savoir de quelle confession était le parachutiste cannibale, en savourant du saumon et de la langue de renne... "mais nul ne se mit à vomir, personne : ni la Comtesse Mannerheim, ni Demetra Slorn, ni le Prince Cantemir, ni le Colonel Slorn, ni le baron Bengt Von Torne, ni même Titu Michailesco- personne ne se mit à vomir."

 

Il faut enfin dire à quel point Kaputt est aussi l’œuvre d’un styliste de grand talent et d’un observateur sublime, d’un être qui proclame qu’il n’y a rien d’absurde entre l’immonde et la beauté. Son écriture témoigne de la sensibilité d’un grand homme… des meilleurs qui soient.  

 

J'ai lu Kaputt sur un train de nuit Namur-Milan, pendant l'été 2001, quand j'en relis quelques pages, j'entends encore le cliquetis du monstre sur les rails.

 

Curzio Malaparte, Kaputt, Collection folio, Gallimard, Paris. (497 pages)

 







23:42 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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